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La présidente du Brésil, Dilma Rousseff, à la Chambre du Sénat

Dilma Rousseff face à ses juges

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La présidente du Brésil, Dilma Rousseff , a lancé un dernier appel aux sénateurs pour qu'ils empêchent un "coup d'Etat" en votant contre sa destitution, qui pourrait survenir dès aujourd’hui.

La présidente du Brésil, Dilma Rousseff, à la Chambre du Sénat
La présidente du Brésil, Dilma Rousseff, à la Chambre du Sénat Crédits : Ueslei Marcelino - Reuters

Hier, au moment de monter sur l'estrade de la Chambre du Sénat pour ce qui restera, sans doute, comme son ultime discours en tant que présidente, Dilma Rousseff ne se faisait probablement guère plus d'illusions quant à ses chances, réelles, d'inverser le processus de destitution lancé à son encontre. Mais devant ses juges, commente le journal FOLHA DE SAO PAULO, Dilma Rousseff était dans son rôle préféré, celui de la confrontation. Acclamée par ses partisans aux cris de «guerrière du peuple», l’ancienne résistante contre la dictature militaire s’est montrée à la hauteur de ce moment historique. Dans un silence presque total, ponctué par de brèves salves d'applaudissements descendues des ailes de la chambre du Sénat où ses partisans s'étaient entassés, raconte l'envoyé spécial du WALL STREET JOURNAL, la cheffe de l'Etat, la tête haute et le doigt levé, a prononcé un discours émouvant. Elle entendait probablement toucher les sénateurs au cœur, commente de son côté le journal lisboète DIARIO DE NOTICIAS. Il faut dire que Dilma Rousseff préparait depuis des jours sa comparution. Et c'est ainsi qu'elle a notamment rappelé avoir été soumise à la torture, lorsqu'elle était emprisonnée durant les années de plomb ou bien encore sa lutte contre le cancer en 2010. Deux expériences où elle a frôlé la mort, précise à nouveau THE WALL STREET JOURNAL. A ce moment précis, la voix de la dame de fer brésilienne, émue, s’est cassée.

Et puis, orgueilleuse et solide, Dilma Rousseff s’est adressé les yeux dans les yeux à ses juges refusant, a-t-elle dit, le «silence obséquieux des lâches». La cheffe de l’État n’a pas craint, en particulier, de prononcer le mot golpe («putsch»), un mot qui, pourtant, a le don de hérisser la droite, note cette fois-ci le correspondant du TEMPS. «Avec le goût amer de l’injustice», la première présidente de la démocratie brésilienne a présenté son procès comme une «conspiration», un «coup d’État» a-t-elle répété, visant à chasser du pouvoir une femme «innocente» à l’aide de «prétextes constitutionnels». Par ailleurs, la prévenue a tenu a précisé qu'elle n'avait «jamais détourné de fonds publics ni possédé de comptes à l’étranger». Or sur ce point, tout le monde ne peut en dire autant parmi les sénateurs qui prétendent la juger, précise pour sa part le site CONGRESSO EM FOCO, puisqu'un bon tiers d’entre eux est aujourd'hui accusé ou soupçonné de pratiques délictueuses. Enfin, à l’endroit de ses adversaires, qui affirment vouloir la destituer pour sanctionner ses erreurs politiques et économiques, Dilma Rousseff a fini par ajouter : «Seul le peuple peut écarter le président et cela, par des élections».

Que reproche-t-on à Dilma Rousseff ?

La présidente est accusée d'avoir enfreint les lois budgétaires. On lui reproche, notamment, d’avoir maquillé les comptes publics et d’avoir signé des décrets engageant des dépenses non prévues au budget, sans avoir demandé au préalable l’accord du Parlement, une pratique à laquelle ses prédécesseurs avaient, pourtant, largement eu recours, note THE WASHINGTON POST. Et puis alors que le pays est aujourd'hui confronté à la pire récession depuis des décennies, les difficultés de la présidente ont été exacerbées par des manifestations de rue sur un énorme scandale de corruption, touchant à la compagnie pétrolière d’État Petrobras. Dilma Rousseff, elle-même, n'a pas été accusée, en l'occurrence, d'avoir bénéficié de ce régime. Elle n'est pas personnellement impliquée dans cette affaire. Sauf que ce scandale a englouti une bonne partie de l’élite politique du pays et contribué, donc, à plomber son gouvernement. Enfin rancœurs personnelles, soif de pouvoir, toutes sortes de motivations sont à l’œuvre dans cette procédure de destitution. Il ne faut pas sous-estimer, non plus, la pression des marchés, dont Dilma Rousseff est la bête noire. C'est l'une des raisons pour lesquelles les sénateurs hésitent à la blanchir, craignant que son éventuel retour au pouvoir ne fasse obstacle à la relance de l'économie.

Dilma Rousseff a-t-elle encore une chance d'échapper à sa destitution ?

Selon une enquête du journal ESTADO DE SAO PAULO, plus de 54 sénateurs sur un total de 81 (soit les deux tiers requis) voteraient pour sa destitution. En d'autres termes, l'heure n'est plus, a priori, à la négociation. Le scénario semble d'ores et déjà écrit, peut-on lire sur la version brésilienne d'EL PAIS, cité par le Courrier International. Et d'ailleurs, hier, les sénateurs ont affirmé préférer garder le silence. Or le manque de questions de l’opposition était un geste, sans doute symbolique, pour dire que les arguments n’importent plus et qu'ils ont, en réalité, déjà pris leur décision. Le discours de Dilma Rousseff, hier, ne devrait rien changer à sa mise en accusation, croit également savoir le journal FOLHA DE SAO PAULO. Elle-même, d'ailleurs, n’en espérait pas tant, puisqu'elle pâtit d’un parlement considéré comme le plus conservateur de ces 50 dernières années. En réalité, son geste visait surtout hier à défendre son honneur face à la population.

Le verdict est attendu pour aujourd'hui ou demain. Et si le processus va à son terme, comme le prédise la plupart des analystes, Dilma Rousseff sera donc remplacée par son vice-président, Michel Temer, pourtant censé, lui, être inéligible pendant huit ans, pour avoir dépassé la limite autorisée de frais de campagne. Ce qui signifie qu'au-delà du cas personnel de Dilma Rousseff, quand bien même il n'y aurait pas de coup d’État à proprement parlé, il y a au moins tromperie, note le site CONGRESSO EM FOCO. Et en ce sens, les vraies victimes de cette tragicomédie politique, dit-il, sont, malheureusement, les Brésiliens eux mêmes. En clair, conclue à nouveau EL PAIS, destitution ou non, le Brésil reste aujourd'hui perdu dans un labyrinthe politique qui, apparemment, n’a pas de sortie.

Par Thomas CLUZEL

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