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L'ex-maire de Londres Boris Johnson

Drame shakespearien ou commedia dell’arte ?

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : désavoué au sein même des conservateurs, Boris Johnson a annoncé qu'il ne serait pas candidat à la succession de Cameron. A gauche, la pression s'accentue sur Jeremy Corbyn désavoué par les députés Labour.

L'ex-maire de Londres Boris Johnson
L'ex-maire de Londres Boris Johnson Crédits : Neil Hall

La tragédie du "Brexit" est-elle en train de se transformer en une mauvaise farce, ainsi que l'écrit le quotidien de Berlin DIE WELT. Depuis une semaine, le "Brexit" a donné lieu à un déluge d’invectives contre une décision jugée pour le mieux stupide et pour le pire criminelle. Mais plus encore, l’extraordinaire tournure des événements politiques britanniques dépasse désormais la fiction.

A la première place de ce qui apparaît aujourd'hui comme un long générique de fin, figure tout d'abord David Cameron, le loser en chef, comme l'appelle le magazine SLATE. En lançant son référendum, Cameron avait en tête des calculs mesquins pour asseoir et conserver son pouvoir, mais en aucun cas le bien du pays. Il a instrumentalisé, sans vergogne, un scrutin épineux et potentiellement lourd de conséquences, analyse de son côté LE TEMPS de Lausanne. Un pari égoïste, risqué et perdu.

L’histoire politique anglaise pourrait ne retenir que cela, le désastre d'un jeu qui a mal tourné pour le Premier Ministre. Sauf que c'est une catastrophe qui s'abat, dans le même temps, sur le Parti travailliste britannique. Le Labour a pris la vague du "Brexit" de plein fouet et cherche désormais les coupables. En quelques jours à peine, pas moins de 50 députés travaillistes ont déjà claqué la porte, rappelle THE GUARDIAN. Quant au leader de l'opposition, Jeremy Corbyn, à qui son parti reproche aujourd'hui de ne pas avoir plaidé avec suffisamment d’ardeur le maintien du pays au sein de l’UE, une motion de défiance s'est prononcée en sa défaveur à plus de 80%.

Dans cette tragi-comédie, on pourrait également citer ce matin la volte-face des éditorialistes du SUN, l'un des tabloïds les plus lus du pays mais surtout l'un de ceux qui avaient le plus ouvertement pris position, pesant de tout son poids pour que les électeurs quittent l'Union Européenne. A présent, ils commencent à le regretter. C’est le cas, en particulier, de Kelvin MacKenzie, lequel avait pourtant signé, à la veille du vote, une tribune intitulée "les 10 raisons pour lesquelles il faut voter pour le "Leave". Or moins d’une semaine après le référendum, note le site BIG BROWSER, le même MacKenzie a signé un petit encadré dans THE SUN pour dire à ses lecteurs qu’il n’était plus trop sûr d’avoir fait le bon choix : «Je ne ressens plus vraiment la même chose. J’ai les remords de l’acheteur». Des remords qui ont évidemment beaucoup de mal à passer, dans un camp comme dans l’autre, d’ailleurs. THE GUARDIAN a lui trouvé un tweet, qui résume joliment la schizophrénie ambiante outre-Manche : « Quelqu’un devrait dire à MacKenzie qu’on ne peut pas avoir les remords de l’acheteur quand vous êtes l'un des vendeurs». Car bien sûr, les lignes qu’il a écrites et qu'il semble désormais regretter ont influencé une partie de la population à voter comme lui. D'où ce commentaire signé à nouveau du quotidien de Berlin DIE WELT : tous ces vaniteux saltimbanques ont délibérément entraîné le pays dans la plus grave crise depuis la seconde guerre mondiale.

Et le pire, c'est que certains ne se soucient guère d’en endosser la responsabilité. C'est le dernier acte en date de cette mauvaise farce. Après le "Brexit" voici venu le Boxit, contraction de Boris et exit. Les rires et les ricanements ont beau avoir presque couvert son allocution d'hier, tout le monde a bien entendu : le meneur du camp du "Brexit", Boris Johnson, a décidé de jeter l’éponge et de ne pas briguer le poste de chef des conservateurs. Lui le prodige de la politique et chéri des médias, celui qui comme l’Iznogoud de la bande dessinée, voulait devenir calife à la place du calife, ne deviendra donc pas le successeur de David Cameron. Arborant une cravate rouge et mieux coiffé que d’habitude, le saltimbanque de la politique britannique a pris tout le monde à contre-pied, écrit à nouveau le correspondant à Londres du journal de Lausanne. Il est temps d’unifier le pays, a-t-il expliqué, avant d'ajouter : «Et je peux vous dire, mes amis, qu’après avoir consulté mes collègues, et d’après les circonstances au parlement, cette personne ne peut pas être moi.»

Au revoir, bon débarras, s'exclame notamment THE DAILY MIRROR. Quant à la raison pour laquelle Johnson a jeté l’éponge, le tabloïd de gauche est catégorique : c’est pour éviter l’humiliation d’une défaite. Car n'allez pas croire que Boris s'est fait hara-kiri. Non, le camp du "Out" est aujourd'hui en guerre, précise de son côté THE FINANCIAL TIMES. Johnson a été victime, en réalité, d’un coup interne au parti conservateur. Dans le rôle de Brutus se trouve le ministre de la Justice, Michael Gove, son fidèle allié dans la campagne du "Brexit". C'est lui qui aura finalement porté le coup fatal. Une heure seulement avant le discours de Boris Johnson, il a annoncé qu’il se présentait lui-même à la tête du parti conservateur.

La bataille pour succéder à Cameron est donc soudain complètement remise à plat, avec désormais cinq candidats. Mais deux dominent très largement. D'un côté, donc, Michael Gove, guère populaire auprès du grand public, mais qui a l'avantage de se situer du bon côté de la barrière européenne : en clair il a mené la campagne du "Brexit". Et puis face à lui, se trouve Theresa May, la ministre de l’Intérieur. La seule figure capable d’unifier les factions rivales du parti conservateur, estime THE SUNDAY TIMES. Elle, en revanche, a fait campagne pour rester dans l’UE. Ce qui signifie que le prochain premier ministre du Royaume-Uni pourrait être une anti-"Brexit". Ce qui inaugurerait de manière fracassante le nouveau chapitre de cette tragi-comédie.

En attendant, le dernier numéro de l'hebdomadaire britannique THE ECONOMIST a choisi ce matin de convoquer les Sex Pistols pour résumer la situation, sous ce titre : Anarchy in the UK. Et de fait, le Royaume-Uni n’a plus aujourd'hui ni parti de gouvernement en ordre de marche, ni opposition. Mais juste ses yeux pour pleurer de rire, ou pas.

Par Thomas CLUZEL

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