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Du bon ou du mauvais usage de la photographie

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : le mauvais goût d'un "shooting" de mode sur le thème des migrants, le photomontage maladroit d’Angela Merkel en chancellière voilée et l’image historique du couple franco-allemand (ré)uni à Strasbourg.
Imaginez une mannequin, grimée en migrante. Les cheveux enveloppés dans un foulard, elle sort son smartphone siglé Chanel et s'immortalise devant une barrière de fils de barbelés. Sur d'autres clichés, on la voit tantôt attrapée par un policier, tantôt en train de manger un sandwich dans un terrain vague. Le tout, bien sûr, en partie dénudée, chaussée de superbes bottes à talons et vêtue de toute la panoplie des grandes marques. Cette série de photos de mode intitulée "Les Migrants" et dont le site Big Browser reproduit ce matin certains des clichés les plus réussis en terme de mauvais goût a déclenché la colère de très nombreux utilisateurs des réseaux sociaux qui jugent la série offensante.

Der Migrant, Fashion Photography
Der Migrant, Fashion Photography Crédits : Norbert Baksa

Sur son site, le photographe hongrois Norbert Baksa s'explique : d'habitude, je ne m'intéresse pas à des sujets politiques, mais cette situation affecte le quotidien de tout le monde, ici, en Hongrie. Or je ne comprends pas comment les gens peuvent prendre une position claire sur ce sujet, alors que nous sommes noyés d'informations contradictoires dans les médias, et que donc personne n'a une connaissance complète de la situation dans son ensemble. C'est exactement ce que nous voulions montrer, dit-il, une femme qui souffre, qui est aussi très belle et qui en dépit de sa situation porte des habits de bonne qualité et possède un smartphone.

Une autre photo, elle aussi d'un goût douteux, suscite la polémique en Allemagne.
Le thème des migrants semble décidément une source d'inspiration sans fin et pas toujours très heureuse. Pour le lancement de son magazine hebdomadaire consacré aux réfugiés, la chaine de télévision allemande ARD a diffusé dimanche dernier un photomontage d’Angela Merkel voilée, devant le Bundestag, lui-même flanqué de minarets, histoire de forcer un peu plus encore le trait. Alors quelle était l'intention de la chaîne en diffusant cette image ? De nombreux téléspectateurs ont été choqués, accusant la chaîne de faire ainsi le jeu de l'extrême-droite et de répandre l'islamophobie.

Capture d'écran du photomontage publié par la chaine publique allemande ARD
Capture d'écran du photomontage publié par la chaine publique allemande ARD

Face à l'indignation générale, ARD a répliqué sur son site Facebook : elle assure qu'il n’y avait de sa part aucune intention malveillante et que cette image a été mal interprétée. Reste qu'au moment où le cliché apparaissait sur les écrans, les propos du présentateur ne laissaient, eux, que peu de place au doute : Parvenons-nous vraiment à intégrer les réfugiés ou sommes-nous débordés ? Et si nous y parvenons, comment faire avec nos valeurs ? Comment réagissons-nous quand des réfugiés ont des problèmes avec l'égalité des droits, le droit des femmes, la liberté de la presse et la liberté d'opinion ?

Quoi qu'il en soit, la crise des réfugiés est un thème qui en Allemagne agite de plus en plus. Hier, le site internet du SPIEGEL révélait l’existence d'une lettre signée par plus d’une trentaine d’élus locaux, maires ou députés. Une lettre de trois pages, adressée à la chancelière, pour exprimer leur désaccord avec la politique du gouvernement dans la crise des réfugiés. On peut y lire notamment ceci : la politique d’ouverture des frontières’ menée actuellement ne correspond ni au droit européen ni au droit allemand et est en désaccord avec le programme de la CDU. Alors aucun grand nom du parti ne figure parmi les signataires, sauf qu'ils appartiennent à la colonne vertébrale du parti et font tourner la machine au niveau de la base. D'où ce commentaire du magazine allemand, repris par le Courrier International : pour la chef du parti, c’est un désaveu cinglant, qui vient concrétiser plusieurs semaines de critiques.

C'est donc dans ce contexte difficile que la chancelière s’est efforcée, hier, de soigner son image de leader en Europe. Et à ce titre, la photo historique au Parlement européen avec François Hollande est partout ce matin à la Une de la presse.
Il faut dire que la photo a une valeur évidemment très symbolique. Non seulement parce qu'il s'agissait d'une première pour un chef d’État français et un chancelier depuis 26 ans, mais aussi parce que l'image du couple franco allemand était censée relancer la locomotive européenne, en gommant leurs différences sur les dossiers du moment.

German Chancellor Angela Merkel (L) addresses the European Parliament as French President Francois Hollande (R) listens during a
German Chancellor Angela Merkel (L) addresses the European Parliament as French President Francois Hollande (R) listens during a Crédits : Vincent Kessler - Reuters

Au final, le message qu’ont délivré François Hollande et Angela Merkel aux députés européens était somme toute assez simple, écrit LE TEMPS de Genève : l’Union européenne n’est pas la menace, mais bien la seule réponse aux dangers qui menacent chacun des vingt-huit Etats membre. Et même si cela peut sembler bien maigre, en regard des multiples crises et défis qui déchirent le plus grand espace économique de la planète, c’est pourtant un rappel essentiel à l’heure de la tentation du repli identitaire et du retour du poison nationaliste.

Reste qu'en s’inscrivant dans le sillage Kohl-Mitterrand, qui s’étaient exprimés 26 ans plus tôt dans le même hémicycle au moment de la chute du Mur, les leaders franco-allemands ont sans doute suscité des attentes qui ne pouvaient être que déçues, poursuit le journal. Bien sûr, l’exercice de Strasbourg a aussi mis en lumière une asymétrie grandissante dans ce couple. L’Allemagne fait aujourd'hui de plus en plus figure de superpuissance et la France d’homme malade de l’Europe. François Hollande et Angela Merkel n’ont par ailleurs apporté aucune proposition concrète de renforcement de l’Union. Mais leurs prédécesseurs avaient-ils fait autre chose sinon affirmer un simple destin commun ? Comme quoi en photo comme en politique, tout est une question d'angle, d'abord, et de mise au point, ensuite.

Par Thomas CLUZEL

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