LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Du danger de faire entrer un cow-boy à la Maison-Blanche

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : les Sioux ont obtenu le rejet, par les autorités, du tracé d'un oléoduc controversé dans le Dakota du Nord. Mais ils craignent un retournement de situation, quand Donald Trump prendra le pouvoir fin janvier.

Le "serpent noir" c'est le nom que les Sioux ont donné à cet immense oléoduc de près de 2000 km de long, dont le projet de construction prévoit qu'il serpente à travers pas moins de quatre Etats américains, afin d'acheminer le pétrole extrait dans le Dakota du Nord (à la frontière canadienne) jusque dans l'Illinois (plus au sud). Commencé au printemps dernier, ce chantier titanesque est désormais achevé à près de 80%. Problème, non seulement le tracé voulu par la société de construction envisage d'empiéter sur des sites funéraires indiens sacrés, mais le passage du pipeline sous la rivière Missouri (au niveau du lac Oahe) inquiète également les Amérindiens qui redoutent des conséquences désastreuses sur leurs sources d'eau potable, en cas de fuite.

Et c'est ainsi, écrit THE NEW YORK TIMES, que ce projet est devenu, peu à peu, un point de cristallisation de niveau mondial à la fois pour les populations indigènes, mais aussi pour les défenseurs de l’environnement. Ce qui avait débuté comme un mouvement de protestation de petite taille mais farouche, dans un coin reculé le long du fleuve Missouri, s’est transformé en une lutte homérique, impliquant des centaines de tribus indiennes, des militants venus de tout le pays et diverses célébrités, rappelle THE WASHINGTON POST, parmi lesquels nombre d'artistes mais aussi le révérend Jesse Jackson (militant historique pour les droits civiques), ou bien encore l'ancien candidat à la primaire démocrate, Bernie Sanders, ainsi que Jill Stein (ex-candidate du parti Vert à l’élection présidentielle).

Cette lutte a même donné lieu à des affrontements violents. Il faut dire que le terrain, situé à quelques centaines de mètres seulement de la réserve indienne de "Standing Rock", appartient à l'armée américaine. Et voilà comment, ces dernières semaines, on a pu voir dans les pages des journaux des images qu'on croyait relever d'un autre temps, avec des militaires dans le rôle de la cavalerie n'hésitant pas à tirer sur les indiens à grands coups de balles en caoutchouc, de canons à eau et de bombes lacrymogènes. Au total, au moins 400 personnes ont été arrêtées depuis le début des manifestations et parmi elles, certaines auraient souffert de conditions de détention dégradantes, selon un rapport de l’ONU.

Dimanche, les autorités américaines ont finalement annoncé avoir rejeté le tracé initial de l'oléoduc. «La meilleure façon de procéder de manière responsable et rapide est d'explorer des routes alternatives», a notamment déclaré le sous-secrétaire aux travaux publics de l'armée américaine. Bien entendu, pour les Sioux comme pour les milliers de personnes qui ont afflué ces derniers mois pour protester contre le serpent noir, c’est une victoire monumentale, se réjouit à nouveau THE WASHINGTON POST. La hache de guerre est donc, a priori, enterrée. Sauf que dans les grandes plaines du Dakota et en dépit du froid glacial, les Sioux ont choisi de maintenir, toutefois, leur position et ce pendant tout le mois de décembre, malgré les risques d’évacuation. Les opposants espèrent ainsi bloquer la construction de l’oléoduc jusqu’au 1er janvier. Car si ci cette date butoir est dépassée, une majorité des parties prenantes au projet, ayant des contrats pour transporter le pétrole dans ce pipeline, pourront les renégocier ou les annuler. Hier, plantés sur le sol enneigé, les tipis sont donc restés dressés. La célébration de la victoire de la veille a laissé place, une fois encore, à la mobilisation, au cri de "Mni Wiconi" ! (L'eau c'est la vie).

Et de fait, il reste encore des questions en suspens. La plus importante de ces interrogations consiste à savoir, notamment, ce que l'administration Trump va faire. Car le président élu (qui doit entrer à la Maison Blanche le 20 janvier prochain) est en effet plus enclin que son prédécesseur à entériner ce projet. Potentiellement, la prochaine administration Trump a encore les moyens de renverser la décision et d'accorder, in fine, le permis de construire.

Plusieurs médias américains, dont THE NEW YORK TIMES, rappellent que Donald Trump possède des parts dans l’entreprise qui construit l’oléoduc. Et quand bien même ce dernier a déclaré que son soutien au projet n’avait, évidemment, rien à voir avec son investissement, les doutes persistent. Le représentant du Dakota du Nord à la Chambre des représentants a d'ailleurs d'ores et déjà critiqué une «décision malheureuse, qui envoie un signal effrayant», dit-il, à ceux qui veulent entreprendre des travaux d'infrastructure aux États-Unis. Par ailleurs, l'équipe de transition de celui qui a mené une campagne populiste a également rencontré le sénateur du Dakota du Nord, autre soutien affiché du projet d'oléoduc. Quant à l'entreprise chargée de la construction, elle a aussitôt dénoncé une décision «purement politique» de l'administration du président Barack Obama.

Quoi qu'il en soit, la lutte des Sioux contre le grand "serpent noir" vient à présent illustrer la polémique qui enfle, depuis l'élection du milliardaire républicain, autour de possibles conflits d'intérêts impliquant le nouveau président. Récemment, d'ailleurs, THE WASHINGTON POST évoquait déjà des conflits d’intérêts sans précédent dans l’histoire de la présidence américaine : Selon ses déclarations d'actifs, au moins 111 entreprises liées à Trump ont fait des affaires dans 18 pays et territoires à travers l’Amérique du Sud, l’Asie et le Moyen-Orient. De son côté, THE GUARDIAN précise, justement, ces liens financiers étroits qui unissent Donald Trump avec ce projet d'oléoduc. L'homme d'affaires a investi entre 500 000 et 1 million de dollars dans l'entreprise chargée de la construction ("Energy Transfer Partner"). Il aurait également investi des montants peu ou prou identiques dans une autre compagnie ("Philipps 66") qui soutient, elle aussi, le projet. Quant au directeur de l'entreprise de construction, il a donné plus de 100 000 dollars pour élire Donald Trump. Du danger de faire entrer un cow-boy à la Maison-Blanche.

Par Thomas CLUZEL

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......