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Le Président turc, Recep Tayyip Erdogan

Erdoğan a-t-il fragilisé la Turquie ?

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Trois jours après l'attentat à Istanbul, l'enquête se poursuit. Nombre d’éditorialistes s'interrogent sur ce qui a bien pu conduire à un tel carnage.

Le Président turc, Recep Tayyip Erdogan
Le Président turc, Recep Tayyip Erdogan Crédits : TURKISH PRESIDENCY / MURAT CETINMU / ANADOLU AGENCY

Hier, les autorités ont diffusé plusieurs images de l'homme suspecté d'avoir perpétré cette attaque. Deux étrangers ont également été arrêtés, mardi, à l'aéroport international d'Istanbul, deux interpellations qui portent à 16 le nombre de personnes en garde à vue dans le cadre de l'enquête.

De son côté, la presse turque a révélé de nouveaux détails sur l'auteur présumé de l'attentat. L'assaillant serait entré en Turquie depuis la Syrie en novembre dernier, avec sa femme et leurs deux enfants afin, écrit le quotidien HABERTÜRK, de ne pas attirer l'attention. Son épouse ferait, d'ailleurs, partie des 16 personnes actuellement en garde à vue. Le journal HÜRRIYET, lui, croit savoir que l'homme aurait combattu au nom de l'organisation Etat Islamique en Syrie, raison pour laquelle il semblait particulièrement entraîné au maniement des armes. Les enquêteurs notent, par exemple, que lors de son assaut l'homme a non seulement visé le haut du corps de ses victimes mais qu'il a, par ailleurs, choisi comme munitions des balles blindées plus efficaces au milieu d’une foule, de même que des chargeurs doubles pour optimiser le temps de rechargement. D’où la rapidité de l'attaque (moins d'une dizaine de minutes), ce qui lui a permit ensuite de fuir tranquillement, conclue un haut responsable sécuritaire sous couvert d’anonymat.

Si, dans l’ensemble, la presse turque condamne unanimement cette attaque et pleure ses morts, en revanche, les interprétations divergent quant aux responsabilités. On passera rapidement sur les théories du complot qui, dans ce climat d'insécurité, ont facilement trouvé des adeptes. Chez les partisans d'Erdoğan, nombreux sont ceux qui se disent convaincus que cette attaque a été préparée (ou du moins facilitée) par les Etats-Unis, en réponse au récent rapprochement de la Turquie avec la Russie sur le dossier syrien. Les responsables de l’attaque ne sont autres que la CIA et le Mossad, clame notamment un éditorialiste du journal islamiste MILAT. Un délire « complotiste » nourrit, notamment, par les propos du propriétaire de la boîte de nuit, lequel a déclaré au journal HÜRRIYET après l’attentat que les services de renseignement américains avaient prévenu de l’imminence d’une attaque. Des propos qui ont, aussitôt, fait le tour des réseaux sociaux et des médias turcs, avant que le gérant de la discothèque ne se ravise, quelques heures plus tard, prétendant avoir été mal compris.

A l'inverse de la thèse du coup monté qui domine chez la droite radicale, certains éditorialistes pointent, eux, les milieux islamo-nationalistes accusés d’avoir jeté de l’huile sur le feu. Avant l’attaque, certains groupuscules nationalistes et ultra-religieux avaient, en effet, violemment dénoncé les célébrations du Nouvel An, qu’ils considèrent comme impies et dont ils rappelaient l’origine occidentale et la nature chrétienne. Tout a commencé par une lettre envoyée par le ministère de l'Education aux directeurs d'écoles, début décembre, interdisant toute célébration de Nouvel An dans les écoles. Des affiches d'associations pro-gouvernementales appelant les musulmans à ne pas réveillonner ont également couvert les rues d'Istanbul. Enfin deux jours avant le drame, rappelle le quotidien HÜRRIYET, le grand mufti de Turquie n'a pas hésité à critiquer les célébrations du Nouvel An, les qualifiant d'"illégitimes". Bien entendu, rien de tout cela n'existe en France ou en Allemagne, lesquels ont pourtant connus des attentats du même type. Reste que pendant des jours, une ambiance délétère s'est donc instaurée en Turquie, où certaines des voix parmi les plus officielles ont décrété que fêter le nouvel an était péché, illicite et impur. Comment, dès-lors, le terrain ne pouvait-il pas être propice au terrorisme djihadiste salafiste ? Et voilà que la clique conservatrice présente, à présent, ses condoléances et souhaite bon rétablissement aux blessés, s’indigne un éditorialiste du journal d’opposition CUMHURIYET.

Plus que tout, la question que posent de nombreux éditorialistes aujourd'hui est de savoir si Erdoğan, lui-même, n'a pas fragilisé la Turquie. Non seulement les Turcs séculaires accusent, à présent, le gouvernement de légitimer les discours djihadistes, mais beaucoup dénoncent également les défaillances de l'Etat turc et de son appareil sécuritaire. Le HÜRRIYET DAILY NEWS rappelle que, pendant plusieurs années, les services de sécurité turcs étaient gérés par les sympathisants de Fethullah Gülen, aujourd’hui accusé d’être à l’origine de la tentative de coup d’État du 15 juillet dernier. Or ses partisans ont depuis été remplacés par des novices, dont le manque d’expérience, écrit HÜRRIYET, peut poser des problèmes de coordination au sein des services de renseignement. La situation dramatique en Turquie est la conséquence des purges incessantes, ordonnées par Erdoğan, au sein des services de sécurité, dont l’efficacité est ainsi sensiblement réduite, estime à son tour la BERLINER ZEITUNG.

Enfin n'oublions pas que la raison numéro un de cet attentat est, de loin, le fait que la Turquie partage 900 km de frontière avec un pays en guerre : la Syrie. Mais là encore, comment ne pas pointer la responsabilité d’Ankara. La FRANFFURTER ALLGEMEINE ZEITUNG rappelle qu'en 2003, à l’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan, la Turquie était épargnée par le terrorisme. Depuis, le président a entraîné son pays dans trois guerres : en Syrie, en Irak et à l'intérieur de ses propres frontières (contre les Kurdes). Or après avoir trop longtemps laissé sévir Daech en Syrie par calcul, Erdoğan subit aujourd'hui les retombées négatives de cette politique, renchérit son confrère slovène VECER. Il a eu la naïveté de croire que les sunnites extrémistes se joindraient à lui pour régler son compte au régime alaouite de Bachar al-Assad, mais aussi aux rebelles kurdes (aux frontières de la Syrie et de l’Irak). Sauf qu'il a été dépassé par les événements, comme cela s’est si souvent produit dans l’histoire. Et voilà comment l'organisation terroriste Daech lui fait payer aujourd'hui son erreur, par des actes de terrorisme en Turquie.

Par Thomas CLUZEL

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