LE DIRECT
Un homme réagit aux attentats de Bruxelles

Examens de conscience

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : deux jours après les attentats et alors que trois kamikazes ont été identifiés par les autorités belges, nombre de questions restent en suspens.

Un homme réagit aux attentats de Bruxelles
Un homme réagit aux attentats de Bruxelles Crédits : Vincent Kessler

Les jours de chagrin, de deuil et d’hommage aux victimes ne sont, sans doute, guère propices aux examens de conscience. Et pourtant, dans le tapis des fleurs et des bougies bruxelloises, tant de rages et de questions restent en suspens. Des questions sur l’itinéraire, tout d'abord, de ces assassins de nationalité belge que les chemins de la délinquance, puis du grand banditisme, ont conduit dans le précipice de l’islamisme radical. Des questions, ensuite, sur l’avenir de ce multiculturalisme affiché, qui faisait jusque-là la fierté de la capitale de l’Europe et dont beaucoup affirment aujourd’hui qu’il a dérivé à force d’aveuglement et de compromissions politiques. Et enfin des questions sur la faiblesse supposée de la police et des services de renseignement.

Les hommes, tout d'abord. Leurs noms et leurs visages ont hanté toute la journée d'hier. Et de fait, l'itinéraire des frères El Bakraoui comme de Najim Lachraoui, tous de nationalité belge, dit aujourd'hui les blessures d'un pays foudroyé, commente notamment, LE TEMPS de Lausanne. Leur parcours, leur basculement récent dans l’islamisme radical et l’incapacité des autorités belges à prévenir leur descente aux enfers, tout cela a de quoi donner des cauchemars au plat pays. Les deux frères El Bakraoui, notamment, étaient tout, sauf des novices de la violence. Le 30 janvier 2010, l’aîné, Ibrahim, tire au fusil-mitrailleur sur les policiers alors qu’il vient de braquer une agence Western Union. Comment dès lors expliquer que ce gangster, condamné à neuf ans de prison, se retrouve dans la nature en 2016, trois ans avant l’expiration normale de sa peine ? Idem pour son cadet, condamné lui à cinq années de détention.

Des gangsters mais aussi des frères.

La question revient, d'ailleurs, souvent dans la presse : pourquoi les attentats sont-ils souvent perpétrés par des frères ? Et de fait, beaucoup d’autres exemples illustrent ce phénomène : les frères Kouachi responsables des attaques contre Charlie Hebdo en janvier, Abdelhamid Abaaoud (tué dans l’assaut de Saint-Denis) a également recruté son jeune frère parti se former en Syrie. Et l'on pourrait encore citer les frères Tsarnaev, reconnus coupables des attentats de Boston en 2013. Dans le cas des attaques à Bali, qui en 2002 ont fait 202 morts, trois des responsables étaient des frères. Enfin 6 des 19 pirates de l’air ayant pris part aux attaques du 11-Septembre étaient, eux aussi, membres d'une même fratrie.

A ce titre, le Courrier international republie ce matin un article du GUARDIAN, qui en novembre dernier, tentait d'expliquer ce phénomène. On a tendance à penser que les processus de recrutement et de radicalisation impliquent un être humain normal qui aurait été fanatisé par une influence extérieure ou via Internet. Mais les faits contredisent en partie cette vision. Le terrorisme, comme n’importe quelle autre activité humaine, est en réalité extrêmement social ; seules ses conséquences sont exceptionnelles. Ainsi, les gens commencent généralement à s’intéresser à des idées, des idéologies, des activités, même les plus effroyablement destructrices, parce que d’autres personnes de leur entourage s’y intéressent. C’est la parenté et l’amitié qui pèsent, beaucoup plus que la religion ou le quartier. Soudés dans un cercle au sein duquel ils inventent leur propre monde, les hommes se mettent à se convaincre de plus en plus jusqu'à s’inciter à commettre des actes extrémistes. En clair, la dynamique de groupe est cruciale dans cette radicalisation.

Les trois kamikazes de mardi étaient tous de nationalité belge.

D'où cet édito à lire sur le site du quotidien LE VIF. Si la Belgique fait désormais partie du terrain de guerre sanglant des djihadistes, c'est que nous avons manqué quelque chose. En premier lieu, nous avons manqué de discernement. Dans les communes qui abritent ces soldats revenus de Syrie ou d'Irak, rien n'a pu être entrepris pour éviter qu'ils sombrent dans un obscurantisme plus noir et violent encore. Nous avons aussi manqué de fermeté par rapport aux courants les plus radicaux de l'islam, entre autres, le salafisme qu'on a laissé se diffuser pendant quarante ans en Belgique en particulier grâce au soutien des Saoudiens. Et puis nous avons manqué bien d'autres choses encore, comme depuis plus de 30 ans, la lutte contre l'exclusion sociale dans nombres de quartiers de nos grandes villes et notamment à Bruxelles, où le taux d'emploi des jeunes d'origine maghrébine est d'à peine 40 %. Aujourd'hui, sonne l'heure des comptes. Inévitablement. Non pas pour accabler les responsables politiques de tous bords qui, ces dernières décennies, ont pris des décisions. Mais pour éviter que les morts absurdes de Zaventem et Bruxelles ne servent à rien et qu'on se dise, dans quelques mois ou quelques années, que depuis le "mardi noir" les choses n'ont pas vraiment évolué. Pour que le courage et la lucidité politique prennent le pas sur l'électoralisme, les compromissions diplomatiques et l'aveuglement du politiquement correct.

A l'heure des comptes, les attentats djihadistes de Bruxelles ont ravivé des critiques sur la faiblesse supposée de la police et des services de renseignement.

Les services de sécurité ont été incapables, jusqu’à aujourd’hui, de démanteler voire même de repérer les cellules terroristes qui ont organisé et planifié depuis ce pays une succession d’attaques sanglantes en France et en Belgique. Et pourtant, note le magasine SLATE,il ne s’agissait pas de «loups solitaires», par définition plus difficiles à détecter, mais d’un vrai réseau constitué de dizaines de personnes, dont certaines assurant le recrutement, la logistique, l’approvisionnement en armes, la planification des attaques et la fabrication des explosifs. Nous n’avons pas les infrastructures pour surveiller des centaines de personnes suspectées d’avoir des liens avec des organisations terroristes et pour mener dans le même temps les centaines d’enquêtes en cours, précise, sous le couvert de l’anonymat, un membre des services belges au site d'information new-yorkais BUZZFEED. De son côté, un spécialiste américain du contre-terrorisme explique au DAILY BEAST : il y a une infiltration de djihadistes depuis des années. Et ils commencent seulement maintenant à y travailler.

Et le site POLITICO d'en conclure : à l’image des attaques qui ont visé Paris en novembre dernier, les attentats coordonnés de mardi avaient pour but de rappeler aux Européens à quel point ils sont vulnérables. Et sur ce point, les terroristes ont parfaitement réussi.

Par Thomas CLUZEL

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......