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Fallait-il ou non l'inviter ?

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : l'élection triomphale du radical Jeremy Corbyn à la tête du Parti travailliste britannique signe l'arrêt de mort du blairisme tout en augurant d'une crise existentielle au sein du Labour, entre enthousiasme de la base et réticences de l'appareil.
Fallait-il ou non l'inviter ?
Imaginez-vous à votre 10ème anniversaire. Vous choisissez d’inviter vos copains les plus proches, mais aussi ceux les plus populaires de votre classe (c’est toujours mieux de les avoir de son côté) et enfin les plus intelligents (ceux qui connaissent les réponses à toutes les questions). Et puis votre mère à une idée : et si tu invitais aussi Jerry ? Au départ, vous vous moquez d’elle. Jerry, personne ne le déteste vraiment mais dans la classe, tout le monde lève quand même les yeux au ciel à chaque fois qu’il lève le doigt pour prendre la parole. Et puis il n’est pas franchement drôle. La preuve, d’ailleurs, lui, il aime l’école. Sauf que c’est justement la raison pour laquelle votre mère insiste pour que vous l’invitiez. Et dans un soupir, vous finissez par accepter.

Jerry vient donc à la fête. Et tout le monde commence par rire en le voyant habillé n’importe comment. Mais, lui, reste. Il parle. Et quelque chose d'étrange se passe. Tous les autres enfants commencent à écouter Jerry. Lui qui donnait l’impression d’être transparent se démarque à présent. Il en deviendrait presque cool. De sorte que lorsque la fête est finie, tout le monde veut repartir avec lui. De toute façon, il a déjà soufflé vos bougies, pris la plus grosse part du gâteau, ouvert vos cadeaux et bien sûr, totalement conquis votre mère. En bref, aujourd’hui, vous avez non seulement le sentiment que ce n’était pas votre anniversaire mais le sien. Mais en plus tout le monde, désormais, aime Jerry.

Voilà comment THE NEW YORKER résume les évènements qui ces derniers mois ont totalement dépassé le Labour en Grande-Bretagne et qui ont abouti à l'élection, ce week-end, de Jeremy Corbyn à la tête du Parti Travailliste. Et le magazine américain de préciser encore : si vous êtes attachés à la gauche idéaliste, vous saluerez, sans doute l’arrivée de Corbyn comme celle d’un Messie si vous avez en revanche travaillé, autrefois, sous la direction de Tony Blair, vous avez sans doute déjà pris votre tête entre vos mains et êtes en train de vous demander si le travail de votre vie ne vient pas d’être directement jeté à la poubelle enfin si vous êtes un conservateur pur jus, vous vous êtes certainement déjà servi une coupe de champagne et commencez à rire si fort dès votre première gorgée que des bulles sortent à présent de votre nez.

  Jeremy Corbyn, nouveau leader du parti travailliste et de l'opposition britannique, le 12 septembre 2015, à Londres
Jeremy Corbyn, nouveau leader du parti travailliste et de l'opposition britannique, le 12 septembre 2015, à Londres Crédits : Stefan Wermuth - Reuters

Et de fait, le résumé que fait ainsi THE NEW YORKER est assez proche de la tonalité des commentaires dans la presse britannique.

Quand THE GUARDIAN voit dans le score retentissant du candidat d’ultragauche non seulement une jolie victoire mais aussi le signe que le Parti travailliste change à toute vitesse et en profondeur, à l'inverse, THE DAILY TELEGRAPH voit dans cette victoire le jour où le Parti Travailliste est mort. C'est également le sens de la Une du SUN, le journal qui pour illustrer un jeu de mot douteux, Corbin écrit avec un -i- comme dans « bin », représente le Parti Travailliste sous la forme d'une poubelle.

En clair, si les opinions tranchées de Jeremy Corbyn ont emporté l'adhésion des militants, en revanche, sa victoire risque à présent de déclencher une véritable guerre civile au sein du Parti travailliste, prévient THE SUNDAY TIMES. Le journal qui rapporte, d'ailleurs, que la moitié des dirigeants du cabinet fantôme du Labour ont d'ores et déjà annoncé qu’ils se retiraient de leurs fonctions et refusaient de travailler aux côtés du nouveau leader. Pour les cadres du Parti, la victoire de Corbyn, avec son programme anti-austérité, anti-guerre, anti-OTAN, anti-armement nucléaire et en faveur des nationalisations, est un suicide électoral.

Pourquoi ? Est ce que les difficultés rencontrées notamment par un certain Alexis Tsipras pourraient expliquer aujourd'hui une telle défiance ?
Peut-être, sauf que Corbyn n’est pas Tsipras et que le Royaume-Uni n’est pas la Grèce, rappelle le site 24HEURES. Sa probité intellectuelle, la constance de ses idées, certains parlent même de rigidité, son image totalement découplée de l’establishment et du flirt avec les puissants propulsent Corbyn en incarnation d’un avenir différent, alternatif même. Passé le grand soir, il devra se positionner sur l’Europe et montrer sa capacité à rassembler au-delà de la gauche de la gauche. Il y a dix ans, les néo-travaillistes rêvaient de confiner les conservateurs aux marges de l’extrême droite. C’est juste l’inverse qui risque d’arriver.

Enfin à défaut d'être soutenu par les cadres du Parti, Corbyn a au moins reçu un soutien que personne n'attendait.
Il s’est retrouvé sur le fil Twitter de Donald Trump, le candidat milliardaire à l’investiture républicaine aux Etats-Unis, dont la popularité est due à ses accents nationalistes, anti-élites et anti-immigrés. Un alignement politique improbable, précise le magazine SLATE, rendu possible par un utilisateur de Twitter qui a piégé Trump : le jeune homme a tweeté une photo de Jeremy Corbyn, et l’a adressé au compte Twitter de Trump, tout en accompagnant la photo de ce texte : «Mon père pense à voter pour la première fois pour vous.»

Corbyn / Trump
Corbyn / Trump

Et comme Donald Trump ou ceux qui gèrent son compte n’avaient jamais entendu parler de Corbyn, le message a été retweeté, pensant qu’il servirait la campagne de Trump et l'image de candidat du peuple qu'il cherche tant bien que mal à installer.La preuve, quoi qu'il en soit, que Jeremy Corbyn sait bousculer la gauche comme la droite.

Par Thomas CLUZEL

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