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Faut-il bombarder la Libye ?

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PAR LUDOVIC PIEDTENU

C'était dans The Observer la version dominicale du quotidien britannique The Guardian .Une photo qui interpelle. Et qui n'aurait pas du se retrouver à disposition. On y voit une vingtaine d'américains des forces spéciales sur le sol libyen.Photographiés la semaine dernière sur la base aérienne de Wattiya, dans l'ouest de la Libye près de la frontière tunisienne.

Des forces spéciales américaines sur le sol libyen en décembre 2015
Des forces spéciales américaines sur le sol libyen en décembre 2015 Crédits : Libyan Air Force/Facebook - Publié sur le site de The Guardian

Ils ont pour certains leurs armes à la main. On aperçoit en arrière-plan leurs buggies tout terrain et leur matériel de surveillance. Et l'article, de sources libyennes, nous raconte que "ces hommes sont dans le pays depuis des semaines". Il y a également un avion, "un C-146 bleu et blanc qui fait des allers-retours répétés depuis cette base, notamment vers l'île italienne de Pantelleria, entre la Sicile et la Tunisie". Ou bien encore vers l'Allemagne et Stuttgart où se trouve le quartier général d'Africom, annexe du Pentagone, c'est le commandement américain pour l'Afrique. "C'est de là que seront coordonnées les missions de bombardement en Libye".Chris Stephen, l'auteur de cet article, utilise bien le futur.Mais il précise :"Ces missions sont en attente pour des raisons politiques, car jusqu'ici les deux gouvernements rivaux, celui de Tripoli et celui de Tobrouk, ont refusé de demander une intervention militaire"."La solution de Washington est de soutenir le gouvernement d'union nationale parrainé par les Nations Unies, mis en place la semaine passée, dans l'espoir d'unir les Libyens afin que leurs milices puissent se concentrer dans la lutte contre l'Etat Islamique. Les diplomates attendent donc de la nouvelle administration qu'elle lance une invitation formelle pour des frappes aériennes d'ici quelques jours."Et "l'armada est prête", nous dit The Guardian ."Des F-15 américains sont basés en Italie. Des Typhoons et des Tornados de l'armée britannique sont à Chypre, destinés aux bombardements en Syrie, ils peuvent être réaffectés vers le sud. Des avions de reconnaissance français multiplient leurs passages au-dessus des bases libyennes de l'Etat Islamique et les forces spéciales américaines ratissent la région."GUILLAUME ERNER : Mais "bombarder la Libye serait une erreur" selon un éditorialiste britannique."A ce niveau là, écrit-il, il serait peut-être bon de s'arrêter pour prendre sa respiration - et réfléchir intensément à ce qu'il se passe en Libye. Si ce pays remonte en tête de l'agenda des occidentaux, ce n'est pas parce que la population souffre, ce qui est le cas, ou parce que la nation libyenne est un échec, ce qui est le cas, mais en raison de trois préoccupations extérieures."1/ L'arrivée sur les côtes libyennes de l'Etat Islamique.2/ La Libye comme pays-clé des migrants en route vers l'Europe.Enfin 3/ l'importance qu'accordent les occidentaux aux énormes réserves pétrolières et à la propriété future du fonds souverain qu'ils créent autour de cela, estimé à une centaine de milliards de dollars.Pour l'éditorialiste du Guardian , bombarder la Libye n'est pas une politique. Ce n'est pas un plan. C'est plutôt céder à la panique.J'ai trouvé dans la presse de quoi nourrir la réflexion sur le point 3, les ressources pétrolières.Dans le Times of Oman, un expert en sécurité Richard Galustian se fend d'une tribune ce matin.Il compare les Nations Unies et les Occidentaux au Docteur Frankenstein, rapport au fait qu'ils ont crée de toute pièce la semaine dernière un gouvernement d'union nationale qui va leur permettre cette intervention militaire, laquelle intervention doit soutenir leur création.Jeu complexe.Et dans sa tribune ce spécialiste évoque aussi ces actifs étrangers de 100 milliards de dollars dont parlait l'éditorialiste britannique avant lui.Cela permet, nous explique-t-il, à la Banque Centrale de Libye et à la Société Nationale Pétrolière de fonctionner. La Banque va pouvoir octroyer des prêts. Quant au pétrole, le Français Total et l'Italien ENI font partie de l'équation financière qui va rendre cette société nationale de nouveau viable. Les revenus générés, l'argent donc et le pétrole vont ainsi pouvoir être utilisés pour acheter les milices, factions et tribus, aliénées et ostracisées par un mandat international.GUILLAUME ERNER : L'enjeu pétrolier, on l'a compris, est donc majeur. C'est cela, c'est le pétrole qui peut relancer la Libye. C'est aussi le pétrole qui peut financer le groupe Etat Islamique qui en a fait son objectif immédiat. C'est donc une course au pétrole qui est engagée.C'est bien cela qui fait bouger les occidentaux ces derniers jours.Comme rapporté par le quotidien britannique The Guardian dans le même article que je citais au début de cette revue de presse.Ils veulent intervenir avant que ne tombe, aux mains des hommes en noirs, la ville d'Ajdabiya.C'est un peu l'Aberdeen libyen. Pour le lecteur britannique, la comparaison est efficace pour qui connaît cette ville écossaise tournée vers le pétrole de la mer du Nord.Ajdabiya a connu le même boom à la fin des années 70 grâce à l'industrie pétrolière. Elle est nichée proche de la côte, de ce Golfe de Sirte, cette zone déjà largement acquise à l'Etat Islamique. Environ 200 kms de côtes.Ajdabiya est à l'intersection des pipelines venant du Sud, des champs pétrolifères dits du bassin de Sirte.Les combats y font rage. Des tirs intensifs d'artillerie résonnent et l'on rapporte des bombardements indiscriminés. L'hôpital n'aurait plus assez de matériels. Le temps presse.C'est une ville-clé. D'une importance stratégique telle qu'elle est disputée et dévastée depuis l'époque romaine. Encore et toujours en cette fin d'année 2015 et ce début d'année 2016.

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