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Hissène Habré, un procès historique

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Hissène Habré a été condamné, hier, à la réclusion criminelle à perpétuité pour crimes contre l'humanité, torture et viols lors de la répression menée lorsqu'il était à la tête du Tchad, entre 1982 et 1990.

La presse africaine est unanime, ce matin, pour saluer le verdict, hier, du tribunal spécial de Dakar, lequel a condamné Hissène Habré à la prison à vie. L’ex-président tchadien a été reconnu coupable de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre et de viols. Désormais, c’est dans un cachot, celui-là même qu’il avait réservé à des milliers de ses compatriotes, qu’il finira sa vie. Justice a été rendue, se réjouit ainsi l'éditorialiste du site d'information guinéen LEDJELY. Parce qu’il a été dictateur, qu’il a tué et fait tuer, torturé et fait torturer, violé et fait violer, il est aujourd'hui condamné à finir ses jours dans une prison. Et lui-même devrait s'en féliciter car comparé à l’enfer que ses victimes ont subi, aux nombreux drames familiaux dont il est la cause et à toutes les larmes qu’il a fait couler, sa prison aura des allures de paradis. Entre les quatre murs que même un appel à sa condamnation ne saura lui éviter, l’ultime supplice pour lui sera d’affronter sa conscience, de supporter le regard interrogateur des fantômes qui viendront hanter son sommeil et de se remémorer tous les destins qu’il a brisés. A ce titre, le témoignage notamment de Khadija, violée par l’ex-homme fort de Ndjamena, restera à jamais gravé dans nos mémoires par sa force de conviction, note son confrère de GUINEE CONAKRY INFO. Mais on pourrait encore citer celui d’Alkhali, gardé sous terre pendant trois jours avant d'être torturé : « on a placé des fils électriques sur mon corps et allumé le courant ».

Hier, ses victimes ont à nouveau pleuré, mais de joie. Et pour cause, durant plus d’un quart de siècle, elles ont lutté contre tous les préjugés pour voir, enfin, éclater ce jour de vérité. Avec toutefois un regret, sans doute, car en décidant de se murer dans un silence aussi têtu que dénudé de dignité, Hissène Habré aura fait montre, une dernière fois, de son attitude aussi méprisante que frustrante pour toutes ces victimes. Tout au long de son procès, précise le journal burkinabé L'OBSERVATEUR PAALGA, l'homme est resté, en effet, impassible, se réfugiant derrière le blanc immaculé de son burnous et se cachant du regard de ses accusateurs derrière des lunettes de soleil noirs. Tout en faisant le V de la victoire en direction de sa famille et de ses derniers supporters, jamais l'homme n'aura pris la parole, obligeant parfois même ses gardes à le traîner de force jusque sur le banc des accusés. Mais son silence ne lui aura pas évité la sentence. Et après tout, s’il a volontairement choisi de ne pas parler, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même, estime l'éditorialiste du journal de Ouagadougou LE PAYS. Sa stratégie n’a pas prospéré. Son silence en lui-même n’était-il pas, d'ailleurs, un aveu de culpabilité ? Quoi qu'il en soit, insiste encore l'éditorialiste, Hissène Habré a eu ce qu’il méritait.

L’épilogue de ce long feuilleton judiciaire marque aussi le début d’un espoir : celui de la fin de l’impunité

La journée d'hier est un grand jour pour l’Afrique car ce procès, en lui-même, est une sorte de victoire du peuple sur la dictature, du faible sur le fort. Mais c'est aussi la première fois qu’un dirigeant du continent était jugé par des Africains, sur le sol africain. La preuve, écrit à nouveau L'OBSERVATEUR PAALGA, que le Continent peut juger ses tyrans et que les Africains peuvent avoir confiance en leur justice. Et pourtant, le pari était loin d’être gagné d’avance, tant les embûches ne manquaient pas. A commencer par les moyens financiers qui étaient loin d’être réunis pour la tenue effective de ce procès. Sans oublier le statut d’ancien chef d’État du prévenu qui aura aussi usé de toutes sortes de subterfuges pour se soustraire à la justice, allant de la récusation de la cour au refus de répondre aux convocations des juges. Le challenge n’était donc pas des moindres. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le défi a été relevé, avec brio même, d’autant plus que le verdict a été à la hauteur des attentes des parents des victimes, à en juger par les cris de joie qui l’ont accueilli.

En ce sens, on peut dire qu’un grand pas a certes été fait, mais le combat reste encore long, prévient aussitôt LE PAYS. Car, si l’espoir de bien des Africains est de voir d’autres satrapes du continent répondre de leurs actes devant de telles juridictions, il reste que, d’un certain point de vue, une telle décision reste tributaire de la volonté de nos têtes couronnées. En effet, on voit mal nos tyrans venir se livrer de bonne grâce, pieds et poings liés, à une Cour de justice, fût-elle africaine, qu’ils n’auraient aucun moyen de contrôler. Sans compter que ce ne sont pas les dossiers qui manquent sur le continent. Aujourd’hui, c’est Hissène Habré. Et demain, à qui le tour ? En tout état de cause, l’Afrique semble aujourd’hui engagée dans un processus irréversible auquel il sera de plus en plus difficile de résister. Il faut seulement espérer qu’il se poursuivra et se renforcera avec la prise de conscience de plus en plus grande des peuples Africains.

Et le journal de lancer encore un appel autant qu'un avertissement, sous cette formule : Yes, Africa can! Toutes ces têtes couronnées et autres hommes prétendument forts du continent, qui, profitant de leur position d’autorité, pensent bien souvent à tort qu’ils ont droit de vie et de mort sur leurs compatriotes, tous ces dictateurs du continent n’ont qu’à bien se tenir. Voilà pourquoi, hier, il est heureux que du haut de sa tour d’ivoire, la responsabilité de ce Pinochet africain ait été reconnue et établie dans les faits qui lui sont reprochés. Preuve que tôt ou tard, chacun finira par répondre d’une manière ou d’une autre, de ses actes ici bas. Encore faudra-t-il que l’esprit de ce procès perdure au-delà de ce verdict.

Par Thomas CLUZEL

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