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L'horreur à répétition en Arabie Saoudite

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : le drame de La Mecque.
Bousculade mortelle, Tragédie. Tous les titres de la presse internationale, à l'instar de l'INDIAN EXPRESS, USA TODAY ou THE GUARDIAN reviennent ce matin sur la catastrophe qui a fait hier au moins 717 morts et 863 blessés à Mina, à l'extérieur de la ville sainte de La Mecque, où quelque deux millions de personnes sont actuellement réunies pour le pèlerinage annuel. Partout les mêmes photos montrant des corps inertes jonchant le sol.

Et tous, notamment, de raconter comment la bousculade s'est produite. Le site AL JAZEERA, en particulier, précise que Mina est l’endroit où les pèlerins accomplissent le rituel de la lapidation de Satan, en jetant symboliquement des cailloux contre trois stèles en pierre. Un choc entre une marée humaine quittant l'une de ces stèles et une foule venant en sens inverse a provoqué le drame, dans une rue située entre les camps, puisque le site abrite également quelque 160.000 tentes où les pèlerins peuvent passer la nuit durant leur pèlerinage.

Pélerins musulmans réunis pour le Hadj (le pèlerinage annuel) et cheminants vers La Mecque.
Pélerins musulmans réunis pour le Hadj (le pèlerinage annuel) et cheminants vers La Mecque. Crédits : Ahmad Masood - Reuters

Parmi les nombreuses questions qui se posent ce matin, celle-ci, tout d'abord : comment une foule composée de pèlerins, a priori ni pressés, ni poussés par un quelconque mouvement de panique, se transforme-t-elle en un piège mortel ? Réponse du magazine SLATE : dans le cas de l'incident à la Mecque, le facteur n°1 est la densité. Plus la densité d'une foule est basse et plus elle est fluide. Or si dans notre vie quotidienne, on est à seulement 0,5 personnes par mètre carré, au-delà de 7 personnes par mètre carré, là en revanche, le moindre petit débordement peut en effet rapidement devenir incontrôlable. Car dans cette situation, les facteurs cognitifs n'ont quasiment aucun rôle, cela devient ni plus ni moins que de la physique. Les gens vont commencer à se toucher entre eux. Or le contact physique est un canal de propagation de force. Je touche mon voisin, qui touche son voisin. Une vague de poussée va apparaître, puis plusieurs vagues, dans toutes les directions. C'est cela qui provoque des mouvements involontaires et des bousculades. Sans compter qu'une fois les turbulences commencées, les individus de la foule vont également commencer à stresser et à se laisser influencer par leurs émotions. Pris dans une foule, les gens peuvent changer de comportement. Des témoins ont également rapporté que de nombreux pèlerins étaient déjà épuisés et déshydratés avant le drame. Au final, la plupart des gens meurent alors par asphyxie ou en se faisant piétiné, les gens grimpant les uns sur les autres, juste pour respirer.

La bousculade meurtrière à La Mecque de septembre 2015
La bousculade meurtrière à La Mecque de septembre 2015

Dès-lors, que faire pour empêcher ces situations de danger ? Le phénomène étant lié aux lois de la physique, inutile de se placer au-dessus de la foule avec un mégaphone pour exiger à tout le monde de se calmer. Il faut anticiper. C'est de la logistique. Et c'est ce qui avait été fait en 2006, avec succès. Depuis, aucun incident majeur n'avait été déploré. Sauf que cette année, les consignes n'ont vraisemblablement pas été respectées par les pèlerins. C'est en tous les cas ce qu'a déclaré le ministre saoudien de la santé, pour se dédouaner. En réalité, c'est même pire que cela puisque pour se défendre, la BBC rapporte sur son site que l'un des responsables du comité central du Hajj a déclaré au micro d'al-Arabiya que la bousculade avait été provoquée par des pèlerins de nationalités africaines. Et c'est ainsi qu’hier le drame a rapidement pris des allures de véritables règlements de comptes. Quelques heures à peine après la catastrophe, le grand rival iranien a notamment ouvert les hostilités, dénonçant l’irresponsabilité des autorités saoudiennes.

Et puis l'autre question récurrente dans la presse ce matin est de savoir s'il s'agit de la catastrophe de trop pour l’Arabie saoudite, comme l'écrit notamment LE TEMPS de Genève. Le quotidien qui rappelle que ce carnage intervient dix jours, seulement, après la chute d’une grue sur le chantier de la Grande Mosquée de La Mecque, qui avait fait 109 victimes. La monarchie saoudienne apparait ainsi plus que jamais sous le feu des critiques. Le quotidien d'Indonésie KORAN TEMPO, tout en énumérant la série d’accidents mortels qui se sont produits depuis trois décennies à La Mecque, dénonce la négligence de l’Arabie Saoudite. Selon lui, le Royaume profiterait du fait que les pèlerins n’osent jamais se plaindre. Et d'ajouter, si en Terre sainte les difficultés sont considérées comme “le chemin conduisant à un monde meilleur” (certains rêvant même de mourir à La Mecque car ils ont alors la garantie d’aller au paradis), alors nous sommes en droit de réclamer une amélioration des normes de sécurité auprès du gouvernement saoudien, auquel ce business du hadj rapporte beaucoup d'argent dans les caisses de l'Etat. Le rite du pèlerinage est effectivement devenu un véritable tourisme religieux pour les autorités en place, qui ne s'occupent que d'agrandir les lieux pour avoir le plus de monde possible, sans veiller nécessairement aux conditions humaines des pèlerins dans les lieux saints.

Enfin, nombre de journaux précisent que cette catastrophe intervient au pire moment pour l'Arabie Saoudite, déjà sous le feu des critiques après la condamnation à mort d'Ali al-Nimr, un jeune saoudien de 21 ans qui risque la décapitation pour avoir pris part en 2012, alors qu'il était mineur, à des manifestations inspirées du Printemps arabe. En réalité, il est surtout le neveu d'un homme lui-même emprisonné et condamné à mort pour ses discours cinglants contre la dynastie saoudienne, précise THE INTERNATIONAL BUSINESS TIMES, ce qui pourrait expliquer l'acharnement de la justice saoudienne contre lui.

Enfin, la crispation autour de l'exécution imminente d'Ali Al-Nimr est encore accrue après l'annonce de la nomination, la semaine dernière, de l'ambassadeur de l’Arabie saoudite à Genève au poste de président du Conseil des droits de l'homme des Nations Unies. Et pourtant, dans un monde normal, observe THE DAILY BEAST, l’Arabie Saoudite serait poursuivie en justice pour son bilan désastreux en matières de droits de l’homme et non pas nommée à la tête d’un important jury de l’autorité chargée de surveiller le respect des droits de l’homme dans le monde.

Par Thomas CLUZEL

> Écoutez la correspondance depuis Riyad de Clarence Rodriguez, pour le journal de 12h30 de ce vendredi :

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Bousculade de La Mecque : correspondance depuis Riyad de Clarence Rodriguez pour le journal de 12h30 du 25 sept 2015
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