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L'occasion ratée.

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : la visite de François Hollande à la Maison Blanche et la destruction d’un avion russe par l’armée turque.
La photo devait être l’occasion de se rapprocher de l’union sacrée contre les djihadistes de l’organisation Etat islamique : les présidents français et américain à la Maison Blanche, main dans la main, affichant leur détermination commune à combattre Daech. Seulement voilà, la destruction hier d’un bombardier russe par les forces turques a compliqué la donne, note le correspondant du TEMPS de Genève. Et c’est ainsi que François Hollande et Barack Obama ont dû commencer par calmer le jeu.

President Obama talks with President Francois Hollande.
President Obama talks with President Francois Hollande. Crédits : Carlos Barria - Reuters

Il faut dire que depuis sa résidence de Sotchi, leur homologue russe Vladimir Poutine a lui aussitôt condamné avec véhémence le tir qui a mené au crash de l'appareil. Dans des propos cités par le quotidien moscovite KOMMERSANT, le chef du Kremlin a dénoncé la trahison d’un Etat ami et parlé de coup de poignard dans le dos porté par des complices du terrorisme.

Selon lui, l’avion ne menaçait aucunement la Turquie. S’il a bien survolé l’espace aérien turc, le Sukhoï russe ne l’a fait que quelques secondes, comme semblent l’indiquer d'ailleurs les relevés des radars turcs eux-mêmes et comme le confirment également les Américains. L’appareil russe était, par ailleurs, en voie de quitter l’espace turc pour s’enfoncer en Syrie, lorsqu’il a été touché. Dans ces conditions, difficile évidemment pour la Turquie de revendiquer un cas de légitime défense pour justifier son acte. En revanche, le quotidien turc MILLIYET précise que l’avion russe était arrivé au-dessus d’une zone d’importance stratégique, où les forces d’opposition syriennes (turkmènes) organisaient une contre-offensive contre les troupes de Bachar el-Assad. Or c’est lorsque les Turkmènes ont commencé à repousser les troupes du régime de Damas que l’avion russe, ensuite abattu, est arrivé dans la zone.

En ce sens, la destruction d’un avion de chasse russe par l’aviation turque illustre bien la différence de stratégie entre les deux pays. Après avoir espéré jouer les intermédiaires, le gouvernement turc est devenu, en effet, un adversaire aussi résolu de Bachar el-Assad que Moscou en est un soutien, peut-on lire sur le site d'information en ligne SLATE. Or de toute évidence, ce ne sont pas des positions de Daech que visaient dans la région les avions de chasse russes. Les premiers combattants de l'EI se trouvent à quelque 150 kilomètres de là. Dès-lors, pourquoi ce territoire faisait-il partie des objectifs dessinés par les stratèges russes ? Réponse du TEMPS de Genève, pour «sécuriser» les place-fortes de l’armée syrienne. En d'autres termes, pour Moscou peu importe l’ennemi : il s’agit avant tout de faire place nette, afin de permettre à l'armée syrienne de respirer. Et c'est d'ailleurs très clairement ce qu'a pointé du doigt, hier, Barack Obama : si la Russie combattait en priorité l’EI au lieu de combattre des opposants syriens modérés près de la frontière turque, a souligné le président américain, ce type d’incidents serait moins probable.

Russian President Vladimir Putin.
Russian President Vladimir Putin. Crédits : POOL New - Reuters

Tandis que les diverses puissances font mine de vouloir réunir une large coalition contre Daech, cet épisode dévoile combien la réalité sur le terrain est autrement plus embrouillée.
Mais plus encore, la destruction d’un avion de chasse russe par l’aviation turque fait éclater au grand jour les contradictions de la guerre contre l’Etat islamique. Peut-on imaginer que la destruction de ce Sukhoï offrira, justement, l’occasion d’une prise de conscience, voire d’un retour à la réalité ? Jusqu'à présent, le président Hollande pensait faire fi des politiques contradictoires et des alliances contre nature, pour lutter contre la plus grande des menaces : Daech. Qu’importe les arrière-pensées pourvu que l’ennemi de mon ennemi face front commun, disait-il sans détour. Ainsi la conversion française, après laquelle la Russie est devenue un partenaire imprévu et Bachar el-Assad un presque allié, a été justifiée tous azimuts par la nécessité de l’efficacité, par le retour au pragmatisme.

Sauf que depuis hier, c'est une autre réalité qui se rappelle à lui. Le président français, qui doit rencontrer demain Vladimir Poutine, a appelé ce dernier à reconsidérer son soutien à Bachar al-Assad. "Dès lors qu'il a été le problème, il ne peut pas être la solution", a notamment rappelé François Hollande. Reste à savoir ce que le président français a à offrir, en échange, à son homologue russe. Réponse du site d'information américain POLITICO : la France qui perd de juteux contrats avec la Russie à cause des sanctions internationales appliquées contre Moscou suite à l’annexion de la Crimée par les forces russes, a parlé ces derniers jours d’une possible levée de ces sanctions. Or ce rapprochement avec Poutine, au lendemain des attaques de Paris, n’est pas du goût de Washington. Et d'ailleurs, au début de son marathon diplomatique, beaucoup pensaient que François Hollande venait à Washington pour demander à son homologue américain d’adopter une attitude plus conciliante envers Moscou. Or hier le président français n’y a pas fait allusion.

Quoi qu'il en soit, l'incident d'hier ne fait que confirmer, si toutefois cela était encore nécessaire, la difficulté de créer une coalition large et unique contre Daech. Même la déconfliction a des ratés, remarque le magasine SLATE. La «déconfliction», c’est le terme employé par les experts pour désigner l’ensemble des mesures prises pour éviter tout accident lié à la présence simultanée, au sol ou dans les airs, de plusieurs éléments armés appartenant à différents pays, qui ne sont pas en conflit. Seulement voilà, dès-lors que les nombreux belligérants, que ce soit les puissances extérieures, les puissances régionales ou les groupes rivaux sur le terrain poursuivent des objectifs contradictoires, cela rend de facto compliqué, sinon impossible, la moindre coordination.

Par Thomas CLUZEL

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