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Le nouveau premier ministre ukrainien Volodymyr Groïsman

L'Ukraine va-t-elle enfin sortir de la crise ?

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : pour sortir de la crise politique ukrainienne, le parlement a approuvé hier la nomination à la tête du gouvernement de Volodymyr Groïsman, un proche du Président Porochenko.

Le nouveau premier ministre ukrainien Volodymyr Groïsman
Le nouveau premier ministre ukrainien Volodymyr Groïsman Crédits : Valentyn Ogirenko

Hier, un nouveau premier ministre a été nommé pour mettre fin à la crise politique. Et il était temps, se réjouit le quotidien de Kiev DEN, tout en rappelant au passage que l'élite politique n'a finalement rien fait d'autre que de prendre des mesures pour résoudre une crise dont elle avait accouché toute seule. Voilà des mois, en effet, que le camp du Président et de l'ex Premier Ministre se reprochaient mutuellement de bloquer les réformes nécessaires, rappelle à son tour le quotidien de Varsovie GAZETA WYBORCZA. Mais la démission dimanche dernier du chef du gouvernement prouve que la situation n'est donc pas totalement désespérée, veut croire le journal, qui l'assure encore : l’Ukraine peut remonter la pente.

A dire vrai, l'accouchement de ce second gouvernement n'aura pas été si facile, nuance pour sa part LE TEMPS de Lausanne. Encore fallait-il que le Parlement entérine la nouvelle donne, ce qu’il a fait hier grâce, notamment, à des ralliements de députés indépendants négociés par le clan présidentiel lui-même. Et c'est ainsi qu'après plus de deux mois de crise politique, le parlement ukrainien a entériné hier l'arrivée à la tête du gouvernement de Volodymyr Groïsman, l'un des bras droits du président Petro Porochenko. Et de fait, la légitimité du nouveau Premier Ministre est d'abord et surtout celle d’être l’ami du Président. Voilà pourquoi, plus qu’un soulagement, l’annonce du gouvernement a surtout laissé un goût amer, en réalité, aux observateurs du théâtre politique ukrainien, ainsi qu'à une opinion dubitative. La population ukrainienne, tout d'abord, rappelle DZERKALO TYJNIA, doit être aujourd’hui plutôt perplexe, elle qui il y a trois mois à peine, lorsqu'on lui avait demandé dans un sondage qui elle souhaitait voir occuper la fonction de Premier Ministre, n’avait même pas mentionné le nom de Groïsman.

Ensuite, la promotion rapide du nouveau Premier Ministre, révèle surtout une présidentialisation rampante du pouvoir, puisqu'à court terme, le chef de l’État empoche une victoire en prenant le contrôle presque total du gouvernement. En clair, Porochenko verrouille son pouvoir à tous les échelons. Sauf que la cote de popularité de Porochenko a plongé sous les 20% et que son nom est apparu dans les « Panama papers ». Dès-lors, les risques politiques sont réels pour le nouveau Premier Ministre. Et d'ailleurs, dans la nuit de lundi à mardi, selon plusieurs sources, Groïsman se serait opposé pour la première fois à son mentor sur l’identité des ministres de l’Économie, des Finances, de l’Énergie et de la santé, montrant ainsi des premiers signes d’indépendance politique.

Pour autant, cette nomination va-t-elle permettre au gouvernement ukrainien de sortir de l’ornière ? La principale inquiétude, c’est que ce nouveau gouvernement soit encore moins réformiste et compétent que le précédent. Le quotidien finlandais TURUN SANOMAT déconseille ainsi d'entretenir des attentes trop élevées par rapport au nouveau chef du gouvernement. L'ex premier ministre n’avait pas pu satisfaire les espoirs et les attentes qui étaient placées en lui. L’économie archaïque du pays se trouve dans une situation chaotique, le système bancaire est en crise et le secteur de l’énergie connaît de graves difficultés. La corruption également prolifère. Or même si certains n'hésitent pas à faire, désormais, l’éloge du nouveau Premier ministre, notamment, pour son zèle réformateur, on ne peut pas s’attendre à des améliorations rapides, tranche le journal. D’une part, parce que tous les réformistes dévoués, comme la ministre des Finances sortante, sont aujourd'hui expurgés du gouvernement. Et d'autre part, parce qu'en dépit des pressions de la société civile, les vieilles élites reviennent en grâce. En d'autres termes, les anciennes structures de pouvoir restent en place.

Son confrère allemand HANDELSBLATT déplore lui aussi l’absence d’un esprit nouveau, dont l’Ukraine a pourtant un besoin criant, dit-il. L’élection de Groïsman annule l’opportunité de former un véritable cabinet d’experts, notamment sous la houlette de l’ex-directrice de fonds d’investissement, candidate indépendante d’origine américaine au poste de Premier Ministre et qui, avec le soutien de Washington, Berlin et Bruxelles, aurait peut-être été en mesure de nettoyer les écuries d’Augias, sans passer par le clan encore puissant des oligarques. En revanche, l’élection de Groïsman peut être lue comme : on continue sur la même lancée.

Et voilà pourquoi, insiste le journal, les Européens devraient à présent se ressaisir et pousser Kiev à se réformer. Le problème c'est que l’Ukraine a été lâchement abandonnée, justement, par l’Ouest, peut-on lire sur le portail de blogs roumain CONTRIBUTORS. Or le nouveau Premier ministre ne pourra pas apaiser les tensions politiques et sociales dans le pays, tant que les grandes puissances n’auront pas défini la place de l’Ukraine sur la carte géopolitique d’Europe. Mais les Occidentaux ont visiblement des priorités autres aujourd’hui que d’extirper l’Ukraine de son statut de zone tampon pour l’Europe de l’Est. L’Ukraine est trop grande et malheureusement située trop près de la Russie pour être sauvée par les Européens ou les Américains. L’Allemagne et la France trépignent d’impatience de lever les sanctions contre la Russie. Les Pays-Bas ne se soucient que de leur propre politique intérieure. Quant aux États-Unis, malgré leurs abondantes promesses, ils n’ont pas suffisamment soutenu les efforts pro-occidentaux de Kiev. En d'autres termes, si les commentaires intelligents ont fusé de toutes parts, personne ne s’est véritablement engagé pour l’Ukraine. Sans compter que maintenant que Vladimir Poutine s’est retiré de Syrie, il paraît plus que probable que la Russie prépare une nouvelle offensive dans le Donbass, craint le quotidien de Varsovie RZECZPOSPOLITA. Et d'en conclure, l’histoire de l’Ukraine est relativement nouvelle. Cela fait peu de temps qu’elle dispose de son propre État. Or on vient, une nouvelle fois, de rater une occasion de transformer le pays. Y aura-t-il une autre chance ? Rien n’est moins sûr.

Par Thomas CLUZEL

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