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Un employé dans une boucherie de Sao Paulo

La corruption au Brésil n'a toujours pas de date de péremption

5 min
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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Le Brésil est plongé dans la pire crise économique de son histoire, envenimée par les révélations explosives sur le scandale Petrobras et celui de la viande avariée.

Un employé dans une boucherie de Sao Paulo
Un employé dans une boucherie de Sao Paulo Crédits : LEONARDO BENASSATTO / ANADOLU AGENCY

C'était devenu quasi inévitable. Hier, le Brésil (premier exportateur mondial de bœuf et de poulet) a subi de plein fouet les conséquences de ce qu'on appelle, déjà, le scandale de la viande avariée. Les importations ont été purement et simplement suspendues en Chine et au Chili. De son côté, la Corée du Sud a suspendu temporairement la distribution des poulets importés (le temps de vérifier leur qualité). Quant à l'Union Européenne, elle a décidé de suspendre ses approvisionnements auprès des 39 entreprises citées dans l’enquête, dont les deux géants mondiaux de l'agroalimentaire : JBS et BRF. Au total, on estime à une trentaine le nombre de pays qui pourraient ainsi, dans les tous prochains jours, remettre en question le Brésil comme fournisseur de viande, en raison de cette affaire.

De quoi s'agit-il ? Vendredi, au terme de deux ans d’enquête précise LE TEMPS, la police a révélé l’existence d’un réseau de corruption présumé, où des inspecteurs du Ministère de l’agriculture auraient été soudoyés pour délivrer des permis destinés à des denrées avariées, sans procéder aux contrôles sanitaires. C'est ainsi que BRF aurait, par exemple, obtenu qu’un site de production reste habilité, malgré une contamination à la salmonelle. Le groupe est également soupçonné d’avoir farci ses saucisses avec du carton. Du côté de chez JBS, un employé est lui accusé d’avoir cherché à prolonger la date de validité de certains lots de poulet. Enfin des accusations encore plus graves pèsent sur d'autres entreprises : la commercialisation de viande périmée ; le non-respect de la chaîne du froid ; ou bien l'usage, au-delà de la dose légale, de substances chimiques.

Aussitôt le scandale révélé, les multinationales brésiliennes touchées par cette affaire se sont défendues, notamment, en publiant de pleines pages de publicité dans les principaux journaux du pays pour vanter la qualité de leurs produits. De son côté, le gouvernement ne cesse de répéter que le problème est ponctuel. Le ministre de l’Agriculture, visiblement irrité, a même été jusqu’à accuser la police de donner une version « fantasque » des faits. Quant au président, Michel Temer, il a tenté dimanche de défendre la production de son pays, en invitant des ambassadeurs étrangers à un barbecue. Sauf que l'opération de com’ a échoué. Selon le journal O ESTADO DE SAO PAULO, le barbecue s’est, en effet, tenu dans un restaurant qui ne sert que du bœuf importé et non brésilien. Enfin le scandale n'est pas seulement sanitaire, puisque les pots-de-vin auraient contribué à financer les deux partis qui depuis 18 ans se relaient au portefeuille de l'Agriculture, dont le PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien), la formation du président Michel Temer.

Et ce n'est, d'ailleurs, pas le seul scandale de corruption qui touche aujourd'hui le Président puisque juste avant que n'éclate le scandale de la viande avariée, toute la presse brésilienne ne parlait que d'une seule chose : La bombe nucléaire tombée sur Brasilia, ainsi que l'écrit la FOLHA DE SAO PAULO. Mardi dernier, le procureur général de la République a annoncé l'ouverture de 83 nouvelles enquêtes dans le cadre du scandale Petrobras. Et la « liste Janot » (du nom du procureur) a déjà fait des dégâts considérables. En dépit du secret judiciaire, de nombreux noms de politiciens inquiétés ont fuité dans la presse locale. Parmi eux, on trouve cinq ministres en exercice, mais aussi les présidents du Sénat et de la Chambre des députés. La presse brésilienne cite également les deux derniers présidents de la République : Lula (icône de la gauche), déjà inculpé dans plusieurs volets de l’enquête ; et sa dauphine Dilma Rousseff, destituée l’an dernier après avoir été accusée de maquiller les comptes publics. Enfin le nom du chef de l'Etat actuel, Michel Temer, serait également cité dans l'une des délations.

Sur quoi se base la requête du procureur général ? Sur les confessions explosives de 78 anciens cadres du géant du BTP Odebrecht (le premier groupe de construction d’Amérique latine), accusé d’avoir truqué les marchés publics de la compagnie pétrolière publique Petrobras. Pour obtenir des remises de peine, tous ont accepté de balancer, écrit EL PAIS. Conformément aux accords dits de « délation récompensée », l'ex patron du groupe de BTP et 77 autres cadres ont signé des accords de collaboration avec la justice et fourni aux policiers des noms, des dates et les montants des commissions versées en échange de plusieurs années de liberté. Or si le tribunal électoral venait à estimer que les largesses d’Odebrecht pour la campagne 2014 de Dilma Rousseff et Michel Temer étaient un abus de pouvoir économique, conclut EL PAIS, cela signifie non seulement que Dilma Rousseff pourrait devenir inéligible mais aussi et surtout que Michel Temer pourrait perdre l’exercice de son mandat.

Enfin, au risque de compliquer encore un peu plus cette affaire à multiples entrées, le magazine brésilien VEJA, cité par le Courrier International, affirme que l’entreprise brésilienne Odebrecht, reconnue coupable d’avoir versé des dizaines de millions de pots-de-vin à des personnalités politiques, a aussi acheté la paix avec la guérilla colombienne. En clair, le groupe aurait donné de l’argent aux Farc, en échange de la permission de travailler dans les territoires contrôlés par cette guérilla. Cette compensation remonterait aux années 1990. Dans un communiqué reproduit par le quotidien O GLOBO, l'entreprise dément ces accusations. Idem pour les responsables des Farc.

Quoi qu'il en soit, en même temps que les scandales de corruption secouent le pays, le Brésil s'enfonce chaque jour, un peu plus, dans la récession. La pire récession, même, de toute son histoire, rappelle THE WALL STREET JOURNAL. Le PIB du Brésil a diminué de 3,6 % en 2016, après avoir déjà baissé de 3,8 % l'année précédente. Cela s'explique, évidemment, par la crise politique, mais pas seulement. On pourrait y ajouter la baisse des cours des matières premières. Pour autant, le journal américain estimait que le Brésil pourrait sortir de la récession cette année, affichant une modeste croissance de 0,5 %. Sauf que le scandale de la viande avariée, dans l'un des rares secteurs à tirer jusque-là son épingle du jeu, pourrait désormais tout remettre en question.

En attendant, dans l’espoir d’assainir les finances de l’État, Michel Temer a annoncé le gel des dépenses publiques pendant vingt ans et prépare surtout une réforme du système des retraites très impopulaire, contre laquelle des dizaines de milliers de Brésiliens sont déjà descendus dans la rue la semaine dernière. Pour le gouvernement, la priorité absolue est de faire passer cette réforme, ce qu'il aura toutefois peut-être du mal à faire avec des parlementaires aujourd'hui tétanisés, qui cherchent déjà des moyens d'obtenir leur amnistie, pour tous les délits liés au financement des campagnes électorales.

Par Thomas CLUZEL

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