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La dernière Odyssée de David Bowie

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : l’hommage à David Bowie.
L'homme qui a fait vibrer le monde, le titre barre ce matin la Une du quotidien de Londres THE GUARDIAN : "The man who thrilled the world", allusion bien évidemment à l'album "The man who sold the world" sur la pochette duquel en 1970, Bowie posait en odalisque, avec de longs cheveux permanentés, vêtue d'une robe de satin imprimé et chaussé de bottes de cuir noir. Déjà un "outsider", comme l'écrit THE NEW YORK TIMES, comprenez un alien, une sorte d'inadapté, un astronaute lointain, mais aussi le plus grand pionnier de la musique assure de son côté THE INDEPENDENT, un génie protéiforme, icône musicale et dandy déroutant.

Hier, en moins de temps qu’il ne le faut au célèbre compte à rebours de "Space Oddity" pour vérifier la mise à feu des moteurs et décoller, les hommages dans la presse, mais aussi sur les réseaux sociaux, certes souvent narcissiques mais hier surtout orphelins, n'ont cessé d'affluer. Une véritable pluie de réactions à la fois éplorées, attristées et intimes qui le prouve : la résurrection de Bowie n'attendra pas 4 jours, contrairement à ce "Lazarus", ressuscité par Jésus et que chacun a pu redécouvrir à la faveur du dernier opus de l'artiste.

Car évidemment, l'histoire retiendra que son dernier single s'appelait "Lazarus" et commençait par les mots suivants : "Regarde là-haut, je suis au paradis, avec des cicatrices qu'on ne peut voir, des blessures qu'on ne peut voler, tout le monde me connaît à présent". Mais alors Bowie avait-il prévu cette chanson comme son chant du cygne ?, interroge THE DAILY TELEGRAPH. Toujours est-il que le choc de sa mort a conduit les gens à regarder de plus près son dernier album, "Blackstar", sorti vendredi dernier, sorte d’auto-requiem au charme prophétique et dont les paroles ont pris, bien entendu, un sens nouveau depuis sa mort.

Déjà, dans "La Dernière Tentation du Christ" de Scorsese, rappelle LE TEMPS de Lausanne, Bowie se lavait délicatement les mains devant une crucifixion requise. Il jouait alors Ponce Pilate. Et pour sa dernière chanson mise en images, Bowie convoque cette fois-ci une autre figure biblique, Lazare de Béthanie, auquel Jésus annonce: «Cette maladie ne mènera point à la mort ; mais elle est pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle.»

«Lazarus» donc ou la métaphore muette, claustrophobe, de cette résurrection sans cesse différée. Dans le clip sorti jeudi dernier, la mort s’y extrait d’une énorme armoire bourgeoise. Lazare-Bowie est couché dans un lit d’hôpital, les yeux bandés et scellés ; ses mains cadavériques, veineuses s’accrochent au drap. Il y est tour à tour un gamin graveleux et un vieillard déjà momifié, qui se fout de son lit de mort. On pense à cet instant à Mozart, dont le double à perruque rose, grimace de rire dans le film de Forman. Il veut mettre un terme à son Requiem, reprend des obsessions qu’il amplifie, cherche ce dont il n’a pas encore témoigné. Il veut une œuvre qui dure, qui ne s’épuise pas. Un chant qui couvrira l’homélie des autres.

Désormais et parce que l'on traque toujours la part testamentaire d’une dernière œuvre, le moindre détail de celle-ci est donc lu et relu depuis hier, à l’aune d’un au revoir triomphal. En général et surtout chez les rockeurs dont la mort n’est pas prévue, on s’échine à imaginer la prophétie derrière ce qui n’était, pour eux, qu’une pirouette de plus. Sauf qu'ici, ce n’était pas un pied de nez mais un testament. Et d'ailleurs, que faire quand on a déjà sorti 27 albums depuis presque un demi-siècle ? Quand on a déjà pratiquement déjà défini, dans la pop culture, chaque décennie qu’on a traversée ? Que faire, alors, quand on sait qu’il s’agit du dernier ? Réponse : ne rien céder aux larmes. Ne rien lâcher devant l’ennemi, ni le rictus, ni la rage. Ici, la vie est une bataille que l’on perd avec panache.

Pour THE FINANCIAL TIMES, d’ailleurs, seul David Bowie était capable de sortir une chanson nommée "Lazarus", quelques jours à peine avant sa disparition. Preuve, écrit le quotidien britannique, que même mort, Bowie semblait toujours devancer son temps. Et de fait, Bowie n’a pas réussi parce qu’il était dans l’air du temps, il a en quelque sorte anticipé le temps a forcé son destin. Etrange déséquilibre entre la quête incessante de succès populaire et une vocation à ne jamais quitter les franges de l’avant-garde. Bowie a défini la pop star. Il se maquille, se déguise, se travestit et joue sur son androgynie. Il fait ce qu’il veut. Avec le recul, on oublie à quel point son côté «alien» était, quelques années après la séparation des sages Beatles, une anormalité. Alors que l’époque est à la conquête spatiale, il dit que c’est au plus profond de soi-même qu’il faut aller chercher des réponses.

Un soir de juillet 1972, rappelle à nouveu LE TEMPS, dans le cadre de la très populaire émission musicale "Top of the Pops" diffusée par la BBC, David Bowie est Ziggy Stardust et interprète "Starman". Il arbore un look excentrique. Soudain, les téléspectateurs le voient lancer un foudroyant regard caméra et pointer le doigt en direction de ceux, de l’autre côté de l’écran, qui le regardent. Et il chante. «Il fallait que j’appelle quelqu’un, alors je t’ai choisi toi». Ce soir là, en trois minutes et demie, Bowie n'est plus seulement une pop star, il devient un modèle, une divinité pop envoyée sur Terre pour faire sauter le couvercle du conservatisme. Ce doigt pointé sur la caméra et qui l’a fait entrer dans la légende, il l’avait évidemment planifié. Car Bowie n’a jamais rien fait par hasard. Même mourir.

Par Thomas CLUZEL

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