LE DIRECT
Sous-marin français "Barracuda"

La France, à l'honneur, sort la tête de l'eau

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : le groupe français DCNS a remporté, mardi, un méga contrat estimé à 34 milliards d'euros en vue de la construction de la prochaine génération de sous-marins australiens.

Sous-marin français "Barracuda"
Sous-marin français "Barracuda" Crédits : Handout

Quand THE WASHINGTON POST et THE JAPAN TIMES parlent d’énorme contrat pour la France, le site canadien VICE évoque lui l’un des plus gros contrats d’armement jamais signé au monde. Et la longue liste des superlatifs ne s’arrêtent pas là. Une victoire historique pour la France, le titre barre ce matin la Une du site du mensuel britannique DEFENSE NEWS. Enfin son confrère THE TELEGRAPH, salue rien de moins que le contrat du siècle.

Et d'ailleurs, la signature d’un contrat de 50 milliards de dollars (soit près de 34 milliards d’euros), portant sur l’achat par l’Australie de 12 sous-marins à la France, n’est pas seulement historique, écrit THE SYDNEY MONRING HERALD, c’est aussi une très bonne affaire pour le gouvernement australien. Nous auront ainsi les meilleurs sous-marins au meilleur prix, écrit le journal. Sans compter que les engins seront tous construits "down under" (à la maison), ce qui représente un argument politique de taille, évidemment, pour le gouvernement de Canberra. Malcolm Turnbull, le chef du parti libéral qui a pris la tête de ce gouvernement en septembre dernier, a promis à son camp des élections anticipées, qui devraient avoir lieu l'été prochain. Il fallait donc envoyer des gages à l'électorat. Or avec ce contrat, quelques 2800 emplois ont été promis à l'échelle nationale.

Reste que cette dernière annonce représente, en réalité, davantage un rétablissement des emplois qui ont été perdus ces dernières années plutôt que d'un gain significatif, nuance tout de même THE GUARDIAN de Londres. Les chiffres pâlissent, en effet, en comparaison des 24.000 emplois appelés à disparaître dans le Sud du pays d'ici la fin 2017 en raison, notamment, de l'effondrement de l'industrie automobile. Sans compter, renchérit le quotidien britannique, qu'une douzaine de sous-marins ne sont guère susceptibles de soutenir l'industrie australienne de l'acier toute entière, aujourd'hui au plus mal.

Et puis en France, cette fois-ci, ce contrat salué par l’ensemble de la classe politique redonne du lustre à la sulfureuse industrie de l’armement hexagonale, note LE TEMPS de Lausanne. Pourquoi sulfureuse ? Parce qu'il est difficile de ne pas se souvenir qu’en France, les annonces de pareils contrats ont souvent laissé d’amers souvenirs et notamment pour la fourniture, justement, de navires de guerre. On pense, en particulier, à l’affaire des six frégates furtives commandées dans les années 1990 sous le septennat de François Mitterrand par les autorités de Taïwan, lesquelles s’accompagnèrent d’un flux de rétro commissions, entraînant plusieurs mises en examen dont celles de Christine Deviers-Joncour (ex-maîtresse du ministre des Affaires étrangères Roland Dumas). Au début des années 2000, s'en est suivit l’éclatement de l’affaire Karachi, après l’attentat attribué à Al-Qaïda dans la mégapole pakistanaise, avec cette fois-ci dans la ligne de mire des enquêteurs l’ex-candidat à la présidentielle Edouard Balladur et l’ancien président Nicolas Sarkozy. Enfin dernier scandale étouffé : celui de la vente, en 2002, de sous-marins à la Malaisie, où l’actuel premier ministre a été accusé d’avoir bénéficié de détournements et couvert le meurtre d’une intermédiaire proche d’un de ses collaborateurs.

Mais cette fois-ci, a priori, pas de scandale politico-financier à la clef. L’annonce n’a pas d’emblée de quoi attirer les soupçons, admet le quotidien helvétique. Tout d’abord, parce que l’appel d’offres, lancé en 2015, aura mis en compétition la France avec deux autres concurrents, l’un allemand et l’autre japonais. Ensuite, il ne s'agira pas d’une livraison de matériel clef en main à un gouvernement «sensible» comme ceux de Taïwan ou du Pakistan. Par ailleurs, l’implication de l’industrie navale australienne, dans un pays traditionnellement très lié aux États-Unis, représentera dans les faits les deux tiers du contrat. Seuls 8 milliards d’euros (soit moins du quart du contrat) parviendront, en réalité, au groupe DNCS détenu à 62% par l’État français. Enfin dernier point capital pour ce contrat australien : l’obligation qu’à la France aujourd'hui de soigner sa réputation dans la région, à deux ans maintenant du référendum d’autodétermination, qui aura lieu au plus tard en 2018 en Nouvelle-Calédonie. La Nouvelle-Calédonie où le premier ministre Manuel Valls est attendu dès demain.

Enfin il est une certitude, cette fois-ci, l’achat des sous-marins par l'Australie confirme la réussite commercialo-militaire du quinquennat de François Hollande. Avant l'annonce d'hier, le président socialiste et son ministre des armées Jean-Yves Le Drian alignaient déjà au compteur environ 30 milliards d’euros de contrats militaires depuis 2012, parmi lesquels les premières ventes à l’international du chasseur-bombardier Rafale (à l’Égypte, au Qatar et à l’Inde), ainsi que la reprise par la marine égyptienne des deux porte-hélicoptères Mistral initialement promis à la Russie. D'où cette question, soulevée à nouveau par le journal LE TEMPS : Et si François Hollande était en réalité un négociateur hors pair ? La question peut faire sourire, alors que les sondages toujours catastrophiques montrent combien les Français ont pris acte de l’échec de son quinquennat. Mais elle revêt, après cette nouvelle vente d’armes record, une part de vérité qui permet de mieux décrypter le locataire de l’Élysée. Secondé depuis 2012 par l’inlassable VRP des armées qu’est le breton Jean-Yves Le Drian, attentif aux détails et roué dans la manœuvre, le chef de l’État a l’avantage de ne pas heurter les clients potentiels. Il sait aussi s’effacer derrière les industriels, à la différence d’un Nicolas Sarkozy toujours pressé de jouer les négociateurs en chef. En clair, le «président normal» convient finalement bien aux militaires et à leurs interlocuteurs.

Et puis surtout, l’Australie n’est pas l’Égypte du maréchal Sissi ou l’Arabie saoudite. Ce qui veut dire que les sous-marins vendus à Canberra entachent moins la diplomatie des droits de l’homme, de toute façon en lambeaux. En d'autres termes, l'annonce d'hier, fruit d'un an et demi de discussions en coulisses, tombe au meilleur moment pour l'exécutif, qui tente ces jours-ci faire passer dans l'opinion l'idée que, sur le front économique au moins, "ça va mieux".

Par Thomas CLUZEL

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......