LE DIRECT
En Gambie, des jeunes réalisent des acrobaties sur la plage de Serekunda, à l'extérieur de la capitale Banjul.

La Gambie nouvelle aura son président nouveau

5 min
À retrouver dans l'émission

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Le nouveau président gambien Adama Barrow doit regagner aujourd’hui son pays. Un retour très attendu depuis le départ en exil de Yahya Jammeh, épilogue d'une crise à rebondissements de six semaines.

En Gambie, des jeunes réalisent des acrobaties sur la plage de Serekunda, à l'extérieur de la capitale Banjul.
En Gambie, des jeunes réalisent des acrobaties sur la plage de Serekunda, à l'extérieur de la capitale Banjul. Crédits : CARL DE SOUZA - AFP

Aujourd’hui, la Gambie nouvelle aura son président nouveau. Et ce ne sont pas les Gambiens qui s’en porteraient mal, eux qui commençaient à se demander s’ils attendaient Godot ou le retour du président prodigue. Depuis qu'Adama Barrow était parti de son pays pour des raisons touchant à sa sécurité ses compatriotes, qui lui réservent un accueil triomphal ce jeudi, avaient en effet commencé à se poser des questions : Pourquoi après le départ en exil, samedi dernier, de son prédécesseur le nouveau président élu ne prenait-il pas ses quartiers ? Sans doute, peut-on lire sur le portail d'information sénégalais WAKAT SERA, parce que dans l’euphorie qui s’est emparée des Gambiens après leur libération inespérée de 22 années de dictature, ils en étaient arrivés à oublier le danger sécuritaire qui pesait encore sur leur pays, du fait notamment de la présence des derniers fidèles de l’ex président. En d'autres termes, après deux longues décennies de règne de Yahya Jammeh, alias "Big Man", il s'agissait de déminer le terrain laissé par le fuyard et s'assurer, en particulier, qu'il n'existait pas de stocks d’armes cachées par d'éventuels mercenaires rancuniers.

Toujours est-il que la nature ayant horreur du vide, on aurait pu craindre qu’une forme d’anarchie s’installe, dès-lors que le séjour d’Adama Barrow s'éternisait. Comme on aurait dit à Ouagadougou, précise l'éditorialiste de L'OBSERVATEUR PAALGA, il y avait un vrai risque à laisser un « pays- laisse-guidon », comprenez livré à lui-même. Sans compter que si personne, bien entendu, ne demandait à Adama Barrow (un ancien magnat de l’immobilier devenu par hasard président) d’être téméraire, un minimum de courage est tout de même requis pour occuper une telle fonction. Bref, Barrow devait donc rentrer et fissa.

Et ce sera chose faite aujourd'hui. Les conditions de sécurité semblent à présent suffisantes pour permettre, enfin, son retour même si, du moins dans un premier temps, Barrow résidera chez lui plutôt qu'à la présidence. Officiellement l’endroit est, dit-on, sécurisé mais pas fonctionnel. Sait-on jamais, les couloirs et sous-sols du palais présidentiel pourraient encore cacher des surprises désagréables. Ce que le quotidien burkinabé traduit, non sans une certaine ironie, par ces mots : Peut-être s'agit-il d'exorciser et de déminer mystiquement le palais où le marabout Yahya Jammeh aurait pu cacher une potion ou un talisman maléfique, avant que son successeur ne rentre au bercail. Enfin plus sérieusement et preuve que la situation sur place reste bel et bien tendue, le nouveau président a demandé aux forces de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest de rester 6 mois supplémentaires dans son pays.

Déjà, les troupes de la CEDEAO sont en train de faire le ménage sur l’ensemble du territoire gambien, avec un accent particulier porté sur l’aseptisation de la capitale, note le journal LE PAYS. Et ces troupes sont d’autant plus encouragées dans cette opération de désinfection, écrit encore l'éditorialiste, qu’elles savent qu’elles ont le soutien ouvertement affiché des populations. Mais attention, car dans l’hypothèse où elles seraient autorisées à déposer leurs valises pendant 6 mois supplémentaires, alors elles devront se comporter en forces de solidarité et non d’occupation, sous peine de braquer les patriotes gambiens et l’armée. Et puis la grande question est de savoir qui va payer ?, interroge toujours le journal. Une question d’autant plus pertinente que tous les pays qui constituent la Cedeao sont pratiquement aujourd'hui sous perfusion économique, à commencer par le plus grand et le plus puissant d’entre eux, le Nigeria. Dans ces conditions, il va donc falloir tendre la sébile aux autres. Et en la matière, les Africains, conformément à la tradition, n’auront aucun scrupule à le faire.

Quoi qu'il en soit, avec le retour aujourd'hui du président, les défis qui s'annoncent sont immenses. Le nouveau chef d’Etat devra d'abord s’atteler à redresser l’économie du pays qui est en lambeaux. Les secteurs de l’éducation, de la santé, des transports sont autant de chantiers dont la remise à flots ne sera pas des plus aisées. Il devra également mettre son nez dans certains dossiers incontournables : La lutte contre la corruption, la construction d’une vraie armée, mais aussi la réconciliation entre les citoyens en évitant de s'engager dans une chasse aux sorcières. Par ailleurs, les droits humains et surtout la liberté d’expression, volets dans lesquels la Gambie de Yahya Jammey n’a jamais rougi de porter le bonnet d’âne souligne le site WAKAT SERA, sont là aussi tout autant prioritaires. En clair, les Gambiens veulent sentir le changement et le vivre pleinement. Preuve que Adama Barrow n’a pas droit à l’erreur. D'où cette question : Combien de temps d’état de grâce les Gambiens, marqués au fer par le régime de rigueur de Yahya Jammeh, concèderont-ils à leur nouveau président ? La durée sera probablement très courte, tant les attentes et la soif de justice sont aujourd'hui aiguisées.

Enfin s'agissant de justice, justement, la question se pose également de savoir quel sort attend l'ex président en exil Yahya Jammeh ? Maintenant que le monstre, écrit L'OBSERVATEUR PAALGA, a piteusement débarrassé le plancher, moyennant quelques garanties à la fois sécuritaires, judiciaires et pécuniaires, dispose-t-il pour autant d'une assurance tous risques en la matière, vu, par exemple, le précédent de Charles Taylor qui a fini par être rattrapé au Nigeria et croupit actuellement dans les geôles de la CPI ? C'est vrai que la décision de laisser partir le loup, après que la Cedeao, l'Union Africaine et l'ONU ont annoncé qu’elles garantiraient les droits du président déchu, a été perçue par beaucoup, écrit la DEUTSCHE WELLE, comme une prime à l’impunité. Une impression que confirme, par ailleurs, le choix de Yahya Jammeh de rejoindre la Guinée-Equatoriale. Pourquoi ? Réponse du quotidien sénégalais ENQUETE : Jammeh étant au courant que le Président Obiang va léguer le pouvoir à son fils, il en a vite conclu que cette donne lui accorderait une très longue protection. La Guinée Equatoriale étant sous la coupe réglée d’un régime dictatorial, Jammeh a en effet la garantie qu’aucun Gambien ne viendra manifester devant sa nouvelle retraite. Enfin, quand on sait par ailleurs que ce pays ne veut plus rien avoir à faire avec la Cour pénale internationale, on comprend mieux pourquoi l'ex président a choisi cette destination plutôt qu'une autre. En raison de la menace potentielle de procès qui pourraient perturber sa retraite forcée, Jammeh y a entrevu l’opportunité idéale de jouir d’une impunité totale.

Par Thomas CLUZEL

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......