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Un immeuble touché par les frappes aériennes menées par la coalition saoudienne à Sanaa.

La guerre d'à côté

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : parmi les multiples implications qui rendent impossible l'espoir d'une résolution rapide du conflit syrien, il en est une qui s'est récemment rappelée à nous de la plus fracassante des manières : la guerre au Yémen.

Un immeuble touché par les frappes aériennes menées par la coalition saoudienne à Sanaa.
Un immeuble touché par les frappes aériennes menées par la coalition saoudienne à Sanaa. Crédits : Mohammed Hamoud / ANADOLU AGENCY

Ce pays oublié, ainsi que l'écrit la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG, est déchiré depuis un an et demi maintenant par un conflit opposant les rebelles Houthis chiites d'un côté, aux forces gouvernementales de l'autre. Or dans ce conflit, qui a déjà fait près de 7000 morts et plus de 3 millions de déplacés, les bombardements menés par l'Arabie Saoudite ne sont peut-être pas aussi systématiques que les attaques russes en Syrie mais, à coup sûr, tout aussi ignobles. De véritables crimes de guerre, commente le quotidien munichois. C'est ainsi, par exemple, que samedi dernier un bombardement attribué à Riyad sur Sanaa (la capitale) a fait 140 morts et 525 blessés. Selon l’ONU, qui a donné ce bilan, des frappes aériennes ont touché une grande cérémonie funéraire. Parmi les victimes figuraient des personnalités politiques, des responsables militaires et de nombreux civils.

Et si pas plus qu'en Syrie, l'Occident ne semble en capacité au Yémen de mettre fin aux combats du jour au lendemain, en revanche et contrairement cette fois-ci à la situation en Syrie, l'Allemagne, la France et les États-Unis disposent au Yémen d'un moyen de pression qui pourrait s'avérer extrêmement efficace : un embargo pur et simple sur la vente d'armes à l'Arabie saoudite. Le cas échéant, conclue la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG, il est fort probable que les bombardements s'arrêteraient beaucoup plus rapidement que prévu. Car comme le rappelle son confrère lémanique LE TEMPS, c’est bien avec des armes américaines, britanniques, françaises et même suisses, que Riyad se bat actuellement au Yémen. Comble du cynisme, la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU adoptée en avril 2015 (soit un mois après les premiers bombardements saoudiens) a instauré un embargo sur les ventes d’armes aux combattants Houthis, mais pas sur celles destinées aux pays de la coalition menée par l’Arabie Saoudite. Une véritable hypocrisie meurtrière dénoncée, d'ailleurs, par Amnesty International. Et le journal de Lausanne de préciser encore : Barack Obama a vendu pour plus de 115 milliards de dollars d’armes à Riyad pendant ses deux mandats, un record note le site THE INTERCEPT. Les Britanniques, eux, ont vendu pour près de 3 milliards et demi de livres d’armes à Riyad, depuis le début des raids aériens. Par ailleurs, l'Arabie saoudite est de très loin le premier acheteur d'armes françaises. Enfin la Suisse, elle aussi, est impliquée. Alors qu’en mars 2015 Berne avait suspendu toutes les ventes d’armes à destination de l’Arabie Saoudite (en raison de son implication justement dans le conflit au Yémen), au printemps dernier voilà que le Conseil fédéral a finalement autorisé l’exportation, pour 185 millions de francs suisses, de matériel de guerre en Arabie Saoudite, au Bahreïn, en Égypte et aux Émirats arabes unis. Et bien entendu, contrairement à ce qu'affirment les autorités suisses pour se dédouaner, il n’y a pas de raison de supposer que ce matériel ne soit pas utilisé, là encore, dans les hostilités au Yémen.

Quoi qu'il en soit, une chose est certaine : le sang arabe coule donc aujourd'hui à flots, autant à Alep en Syrie qu'à Sanaa au Yémen. Et puis l'autre enseignement (qui tend à démontrer que les deux conflits ont des répercussions communes) c'est que le bombardement saoudien à Sanaa, samedi dernier, est aussi une mauvaise nouvelle pour Alep. Il s'est produit, en effet, au pire moment, note le quotidien de Beyrouth AS-SAFIR : en l'occurrence, le jour où la France demandait à la Russie de stopper ses bombardements sur Alep. Le même jour où Paris présentait une résolution (laquelle reposait sur le fait de qualifier ce qui se passe à Alep de massacre), un autre massacre était, lui, commis à Sanaa. Un massacre imputé à l’Arabie saoudite, c'est à dire non seulement l'alliée des Américains mais aussi une interlocutrice privilégiée de la France dans la région.

Aussitôt, Paris, Washington, Londres, tous ont dénoncé ce bain de sang. Le secrétaire d’État américain, John Kerry, a notamment exhorté le vice-prince héritier saoudien à prendre «les mesures nécessaires pour s’assurer qu’un tel incident ne se reproduise pas». Sauf que si la France, les États-Unis et la Grande-Bretagne ont fait part de leur indignation c'est surtout, en réalité, parce que ce bombardement meurtrier, cet «incident» est perçu comme un coup de poignard dans le dos, tant il affaiblit désormais leur position face à la Russie. Difficile dans ces conditions, en effet, de paraître totalement crédibles et sincères dans leur critique envers l'attitude de Moscou en Syrie, quand leur propre allié se rend coupable des mêmes atrocités au Yémen. Ou dit autrement, comment interdire d'un côté ce qu'on laisse faire, indirectement, de l'autre ? Mais évidemment, comme tout semble se jouer aujourd'hui autour du sort d’Alep, les Saoudiens, eux, profitent de ce que les regards se tournent pour l'essentiel vers la Syrie.

Et pourtant, remarque à nouveau LE TEMPS, au Yémen, aussi, le tribut payé à la guerre, alimentée par les Occidentaux, est lourd. Des écoles, des hôpitaux, des marchés y sont bombardés. Le silence médiatique qui entoure ce petit pays, le plus pauvre de la péninsule arabique (le seul du Golfe à ne pas disposer de pétrole), ne saurait faire oublier que là-bas, aussi, on meurt de faim. Pas plus tard que la semaine dernière, à Sanaa, capitale du berceau de l'«Arabie heureuse» telle qu'elle était chantée autrefois par les Grecs et les Romains, une épidémie de choléra est même apparue, d'autant plus grave que le système de santé a été largement fragilisé par la guerre.

Enfin, dans cette gigantesque partie de poker menteur à ciel ouvert, l'un des effets pervers, au Yémen comme en Syrie, est le renforcement aujourd'hui des groupes djihadistes. En Syrie, tout d'abord, l'inaction des Occidentaux face au boucher de Damas pousse désormais de plus en plus de rebelles dits modérés dans les bras des extrémistes. Et au Yémen, cette fois-ci, ces mêmes extrémistes, au prétexte qu'ils se battent contre les Houthis (c'est-à-dire l'adversaire de l'Arabie saoudite) sont jusqu'à présent épargnés par l'alliée des Occidentaux.

Par Thomas CLUZEL

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