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L'aéroport Ataturk d'Istanbul après le triple attentat

La guerre qui ne dit toujours pas son nom

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : la Turquie montre du doigt le groupe État Islamique après le triple attentat-suicide dans l'aéroport international d'Istanbul.

L'aéroport Ataturk d'Istanbul après le triple attentat
L'aéroport Ataturk d'Istanbul après le triple attentat Crédits : Murad Sezer

Plus de 24heures après le triple attentat-suicide mardi soir à l’aéroport international Atatürk d’Istanbul, et qui selon un dernier bilan a fait 42 morts, aucune revendication n'a encore été émise. Et même si certains n’excluent pas que ces attaques puissent avoir été menées par le parti indépendantiste kurde PKK, rappelle le journal HÜRRIYET, plusieurs sources policières citées dans les médias turcs semblent privilégier davantage la piste de l’Etat islamique. Or si comme le pensent également les autorités turques, c’est bien Daech qui est à l’origine de cette attaque, alors cela serait la troisième attaque de grande échelle à Istanbul attribuée à l'organisation djihadiste depuis le début de l’année 2016, relève THE CHRISITAN SCIENCE MONITOR. En l’espace d’un an, avec près de 200 morts attribués à l’EI, la Turquie ainsi est devenue l’un des pays les plus meurtris par le groupe djihadiste dans le monde.

Plusieurs éléments semblent justifier les fortes présomptions qui pèsent en effet, aujourd'hui, sur l'EI. Tout d'abord, rappelle le magazine SLATE, la nouvelle stratégie de l’organisation État islamique, en perte de terrain en Irak et en Syrie, est d’exporter aujourd'hui sa guerre en Turquie, afin d’ouvrir un nouveau front. C’est ce qu’elle fait, d'ailleurs, depuis déjà plusieurs semaines. Et pour cela, elle n’a pas besoin de prétexte en particulier, pas même la réconciliation turco-israélienne, annoncée l’avant-veille ou la main tendue vers la Russie. Selon un chercheur invité au Washington Institute, interrogé dans les colonnes du TEMPS de Lausanne, les djihadistes qui perdent du terrain en Syrie pourrait même abandonner complètement les territoires qu’ils contrôlaient jusqu’à maintenant. Leur message est le suivant : nous avons des réseaux clandestins et des cellules que nous pouvons activer facilement pour frapper n’importe où, au Moyen-Orient et en Europe. En clair, le groupe peut perdre sa capitale syrienne Raqqa mais maintenir une capacité de nuisance. Le but : frapper les pays qui les combattent là où ça fait mal. En l'occurrence, en Turquie, c’est le tourisme. Sans compter qu'à moyen terme, cela permet d’attiser les tensions entre communautés. Jusqu’ici, Daech s’est toujours attaqué soit à des lieux touristiques, soit à des militants de gauche et du mouvement politique kurde proche du PKK. Cette haine des Kurdes lui vient du fait qu’ils représentent la seule force organisée et laïque en Syrie, et qu’ils résistent à l’EI dans tout le Kurdistan syrien. Sauf qu'il existe un autre fait peu évoqué, précise un professeur d'Université spécialiste de la radicalisation islamiste : même si nous ne disposons pas de chiffres précis, les informations disponibles suggèrent également une présence importante de Kurdes de Turquie au sein de l’organisation terroriste. En octobre 2015, les autorités turques estimaient qu’entre 1000 et 1300 de leurs ressortissants avaient rejoint les rangs de l’EI, un chiffre, dit-il, sans doute sous-estimé.

Par ailleurs, un avocat toujours interrogé dans les colonnes du quotidien suisse estime fort probable que les auteurs du triple attentat de mardi aient été soutenus et protégés à l’intérieur même du pays. Adiyaman, c’est notamment de cette ville majoritairement sunnite, dans le sud-est du pays, que sont originaires bon nombre des djihadistes turcs de Daech qui ont ensanglanté le pays ces derniers mois. Plusieurs centaines d'entre eux seraient passés par les cellules d’Adiyaman et ce, d’autant plus, insiste toujours l’avocat, que les autorités turques ont encouragé ces dernières années la création de groupes religieux, même radicaux, au nom de la lutte contre les Kurdes, qui peuplent en majorité cette province. En clair, le danger a été longtemps négligé, dit-il, parce que l’organisation État islamique était utile au gouvernement en Syrie. Voilà pourquoi Daech est capable aujourd’hui de commettre des crimes lorsqu’il le veut, partout en Turquie. Et d'en conclure, l’État turc porte donc une grande part de la responsabilité.

Mais après une période de laxisme liée à sa politique en Syrie jusqu’en 2015, la Turquie a fini par comprendre que l’EI était un danger pour elle. Ou plutôt, elle a été forcée d’affronter cette réalité. De fait, Ankara a pris des mesures. La frontière turco-syrienne n’est plus le boulevard qu’elle a longtemps été pour l’opposition syrienne de tous bords et les apprentis djihadistes de toutes nationalités. Après avoir longtemps fermé les yeux sur les allées et venues des militants de l’EI (lesquels partagent la même hostilité qu’Ankara envers le PKK), la Turquie a nettement renforcé le contrôle de sa frontière, où un mur de béton de 350 kilomètres de long devrait être achevé d’ici à la fin de l’année. Depuis plusieurs mois (y compris ce mardi, jour des attentats), son artillerie bombarde régulièrement les djihadistes dans le nord de la Syrie. Enfin Ankara affirme également avoir déporté plus de 3300 combattants terroristes étrangers, soit un millier de plus que le chiffre officiel en novembre 2015.

Pour autant, faut-il en conclure que les autorités mènent une lutte efficace contre l’EI ? Non, tranche un journaliste du quotidien CUMHURIYET, lequel a récemment démontré que la police savait, 25 jours avant l’explosion d’Ankara en octobre 2015, que l’EI préparait un attentat contre un meeting. Le nom de l’un des deux kamikazes avait même été signalé le matin même de l’explosion, a notamment révélé le journal en publiant un rapport interne. Depuis, les chefs de police mis en cause n’ont pas été inquiétés. En revanche, le journaliste, lui, est sous le coup d’une enquête du parquet d’Ankara pour avoir pris pour cible des responsables actifs dans la lutte contre le terrorisme. Et c'est ainsi que sur les réseaux sociaux, notamment, les internautes dénoncent depuis mardi la proximité présumée du régime islamo-conservateur du président Erdogan avec l’EI en Syrie voisine, une thèse toujours démentie, en revanche, par les dirigeants au pouvoir en Turquie.

Quoiqu'il en soit, renchérit le magazine SLATE, la vraie photo de ce qui se passe aujourd’hui en Turquie est celle d’une guerre qui ne dit pas toujours son nom mais oppose, donc, l’État turc à une organisation, l’État islamique, dont il a facilité l’essor pendant plus de trois ans au nom de l’ennemi commun kurde et qu’il lui faut désormais combattre non seulement en Syrie, en Irak mais sur son propre territoire. Même analyse de son confrère britannique THE GUARDIAN : la guerre à la frontière du pays est en train de se répandre en Turquie, un pays pourtant perçu jusqu’à il n’y a pas si longtemps encore par l’Otan comme un bastion de stabilité et aujourd’hui miné par le chaos qui règne dans la région.

Par Thomas CLUZEL

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