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Forces loyales au GNA combattant les partisans de Daech à Syrte

La Libye à nouveau au bord du chaos

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : le gouvernement d'union en Libye a perdu lundi le contrôle d'un troisième terminal pétrolier, se montrant incapable de stopper une offensive des autorités rivales basées dans l'est du pays.

Forces loyales au GNA combattant les partisans de Daech à Syrte
Forces loyales au GNA combattant les partisans de Daech à Syrte Crédits : MAHMUD TURKIA - AFP

Arriver à Syrte, par la route côtière, c’est d'abord découvrir un paysage de fin du monde : à gauche, la Méditerranée aux eaux calmes et aux plages abandonnées ; à droite, des squelettes de bétons et des bâtiments éventrés ; et au milieu, la route dont le bitume est recouvert de bris de verre et de morceaux de moellons explosés. Syrte, l’ancien bastion kadhafiste, n’est plus, raconte l'envoyé spécial du TEMPS. Seules preuves de vie : les sifflements des balles et les 4x4 déboulant à vive allure.

Dans cette ville fantôme, la guerre entre les forces loyales au gouvernement d'union nationale d'un côté et les partisans de Daech de l'autre a pris la forme d'une école. Au deuxième étage, assis sur une table, Ahmed, 19 ans, a une tâche bien déterminée : observer et rapporter les va-et-vient des combattants de l’organisation État islamique, massés 200 mètres plus loin. Le trou dans le mur est si étroit qu’il tient ses jumelles à la verticale, l’obligeant à ne scruter que d’un œil. En face, les partisans de Daech, eux, ne seraient plus que 120, pris au piège dans une zone d’à peine un kilomètre carré. Prêts à mourir, ils utilisent à plein les techniques de la guérilla urbaine : leurs snipers se déplacent sans arrêt, si bien qu’après une journée de repos, les combattants libyens, pour la plupart des adolescents, ont besoin d’être briefés sur les nouvelles rues à éviter. Ici tous connaissent un frère d’arme aujourd’hui amputé ou passablement défiguré. Une perspective qu’ils redoutent, d'ailleurs, plus encore que la mort : «J’espère que si un sniper me vise, il ne me ratera pas», admet l’un d’eux.

Évidemment, tous souhaitent mettre un terme au plus vite à cette guerre de positions, mais tous ont aussi compris la stratégie du pas à pas. «Nous pourrions gagner rapidement si on engageait toutes nos forces», assure Moustapha, un conducteur de tank. «Mais nous ne voulons pas de morts inutiles de notre côté. Et puis il y a des femmes et des enfants chez eux.» Des civiles utilisés comme autant de boucliers humains, même si, par ailleurs, ils n’hésitent pas à se faire exploser pour tenter de briser le siège. En cette période d’Aïd el-Kébir, la fête du sacrifice, une route a été ouverte pendant quarante-huit heures pour laisser partir ces familles. Jusqu'ici, une seule a décidé de fuir l’assaut final.

Quoi qu'il en soit, l’issue de la bataille ne fait à présent aucun doute. La victoire n’est plus qu’une question de jours. Daech sera chassé de Syrte qui fut sa capitale libyenne pendant près d'un an. Pour autant, les combattants libyens, eux, sont loin d’être soulagés. Les quatre mois de combat ont laissé des stigmates, des traces profondes, aussi bien sur les murs de la ville que dans la tête des futurs vainqueurs.

Le délitement de Daech à Syrte a également mis fin à la zone tampon qui existait entre les «armées» des deux gouvernements rivaux

En Libye deux autorités rivales se disputent aujourd'hui le contrôle du pays, d'un côté les forces du GNA (Gouvernement d'Union Nationale) basé à Tripoli et reconnu par la communauté internationale et de l'autre l'ANL (Armée Nationale Libyenne) basée, elle, dans l'est du pays et dirigée par son chef autoproclamé : Khalifa Haftar (un ancien général du colonel Kadhafi). Or en 48heures à peine, l'ANL a fait basculer le conflit libyen dans une nouvelle dimension, en s'emparant de trois ports pétroliers stratégiques et peut-être même d'un quatrième, à en croire la télévision nationale.

Sur place, les combats n’ont pas été particulièrement violents, car les gardiens des sites pétroliers ont rapidement déposé les armes. Pour la plupart, ils ont obéi aux ordres de leurs chefs tribaux qui leur avaient demandé de ne pas combattre.

Quoi qu'il en soit, ces installations pétrolières, précise L'ORIENT LE JOUR, sont toutes situées le long du littoral qui représente 60% des réserves d’or noir de la Libye. Ces réserves, les plus importantes en Afrique, sont estimées à environ 47 milliards de barils. Autant dire que c'est un véritable trésor de guerre qu’a réussi à prendre l'armée illégale du général Haftar. En d'autres termes, résume IL MANIFESTO, maintenant que la situation semble progresser à Syrte, le problème s’est déplacé : il se joue désormais entre ces deux autorités rivales et se cristallise autour des puits de pétrole. On pourrait même aller plus loin et dire que les différents belligérants se sont servis, en somme, de l’EI comme d’un bouc émissaire, renchérit son confrère IL SOLE. Car les récentes attaques de l’EI ont eu un impact certainement bien plus faible que les rivalités entre les différentes factions qui revendiquent le contrôle de ces ressources énergétiques. C’est là, en réalité, que se situe le véritable problème.

Car outre la mainmise sur l’or noir, cette avancée risque de fait d'accélérer désormais un possible affrontement direct entre les forces des deux gouvernements rivaux, reprend LE TEMPS. Actuellement, les hommes du général Haftar sont à 200 km de Syrte, que les brigades loyales au gouvernement d'union nationale sont en passe de contrôler. Or sur place, le chef du conseil militaire ne cache pas son inquiétude et même sa rage : «Haftar peut maintenant lancer des bombardements aériens sur Syrte, pour tuer nos hommes, sous couvert de combattre les djihadistes», dit-il. Avec son offensive sur le Croissant pétrolier, Haftar chercherait donc à profiter de l'épuisement des forces pro-gouvernementales qui combattent les jihadistes à Syrte et à saboter ainsi toute négociation sur l'avenir du gouvernement d'union.

D'où la conclusion signée d'un spécialiste en stratégie géopolitique basé aux États-Unis, interrogé dans les colonnes de L'ORIENT LE JOUR : Même si la communauté internationale perçoit la Libye sous l'angle de la menace terroriste, le pays est aujourd'hui, en réalité, davantage une menace pour lui-même que pour ses voisins.

Par Thomas CLUZEL

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