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Une forteresse volante B-52 larguant des bombes sur la côte du Vietnam pendant la guerre en 1952.

La machine de guerre américaine, 40 ans après

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Barack Obama a évoqué à Vientiane "l'obligation morale" pour Washington d'aider le Laos (le pays qui a reçu le plus de bombes par habitant au monde) à se débarrasser de celles héritées de la guerre du Vietnam.

Une forteresse volante B-52 larguant des bombes sur la côte du Vietnam pendant la guerre en 1952.
Une forteresse volante B-52 larguant des bombes sur la côte du Vietnam pendant la guerre en 1952. Crédits : U.S. Air Force

Sur la photo, derrière le visage des enfants qui prennent la pose, on devine ce qui, à première vue, pourrait ressembler à des troncs alignés au milieu de la forêt. Mais la légende est là pour rectifier : il s’agit, en réalité, d’une barrière faite de conteneurs de bombes à fragmentation. Cette photo publiée ce matin sur le site de la DEUTSCHE WELLE a été prise dans un petit village laotien. Là-bas, plus de 40 ans après la guerre, les enfants grandissent dans un environnement dangereux, où de très nombreuses bombes sont encore disséminées dans le sol.

De 1963 à 1974, lorsque le conflit vietnamien a débordé sur le Laos pour isoler les communistes du Nord-Vietnam, les bombardiers de l’US Air Force ont, en effet, pilonné le petit pays (pourtant neutre) à raison d’un obus toutes les huit minutes en moyenne. Durant huit ans, trois millions de tonnes de bombes vont ainsi être déversées sur un territoire cinq fois plus grand que la Suisse, peut-on lire ce matin dans les colonnes du TEMPS. Dans cette guerre non déclarée, cette guerre secrète menée par la CIA et longtemps restée l’une des moins biens documentées du XXe siècle ( une guerre d'ailleurs encore largement ignorée de l'opinion publique), les États-Unis ont déversé, proportionnellement à la population, davantage de bombes que sur l'Allemagne nazie et le Japon fasciste, pendant la Deuxième Guerre Mondiale.

Mardi, lors d'une visite dans un centre fournissant des prothèses aux personnes amputées par ces explosions à retardement, Barack Obama, le premier président américain en exercice à se rendre dans la capitale laotienne, a déclaré : «Il pleuvait des bombes». Tandis qu’au Japon, le président américain avait évoqué «la mort tombant du ciel» (à propos de la bombe atomique), au Laos, il a eu recours à une métaphore météorologique. En revanche, tout comme à Hiroshima, Barack Obama s’est abstenu de présenter les excuses des États-Unis pour ce crime guerre. Mais «nous avons la responsabilité morale, a-t-il déclaré, d’aider ce pays» et son peuple, le plus bombardé de l’histoire.

Cet exercice de contrition a une double signification

Le déplacement de Barack Obama s’inscrit, tout d'abord, dans une série de gestes décisifs pour changer l’image des États-Unis et tourner une page d’histoire, reprend LE TEMPS. Après Cuba, l’Iran, la Birmanie, voilà que Washington rétablit ainsi pleinement le contact avec un autre État victime, de longue date, de la politique américaine. Car aujourd’hui encore la population souffre des bombardements passés. Les ONG actives au Laos estiment que sur les 270 millions de sous-munitions issues de ces armes, 30% n’ont pas explosé. Depuis la fin de la guerre, 20 000 personnes ont été tuées ou blessées par ces bombes, disséminées sur près de 50% du territoire.

Sur les 20 dernières années, précise le groupe américain de défense des victimes, Legacy of War citée par RADIO FREE ASIA, les États-Unis ont financé à hauteur de 5 millions de dollars par an, les travaux de déminage au Laos, une bagatelle rapportée au coût des bombes se déversant à l'époque sur le Laos et qui s’élevait, lui, à 17 millions de dollars par jour. Mardi, sans formuler d’excuses explicites mais dans un esprit de réconciliation, note THE NEW YORK TIMES, Barack Obama a promis que ces trois prochaines années l’aide au déminage et aux victimes s’élèverait, cette fois-ci, à 30 millions de dollars par an, de quoi accélérer grandement le travail d’assainissement.

Et puis cet exercice de contrition a une autre signification, politique celle-ci. Il ponctue, tout d'abord, la dernière tournée asiatique d’un président qui se sera rendu à onze reprises dans la région en huit ans. Et surtout Vientiane accueille à partir d'aujourd'hui le sommet de l’Association des États du Sud-est asiatique, auquel participent les dix pays de l'Asean, mais aussi le Japon, la Corée du Sud, l'Australie, l'Inde, la Russie, la Chine et les États-Unis. Or le Laos, fidèle allié de Pékin, n’en est pas moins désireux de diversifier ses relations. Ce qui signifie qu'après le Japon puis le Vietnam, les remords exprimés cette semaine par Barack Obama sont aussi une façon pour Washington de reprendre pied dans l’ex-Indochine, à l’heure de son réengagement dans le Pacifique.

D'où ce commentaire, signé du journal de Berlin DIE TAGESZEITUNG, quand Barack Obama propose une aide financière et technique pour détruire les bombes non explosées dont est truffé le sol du Laos et qu'il parle d'un "devoir moral" vis-à-vis des Laotiens, cela a plus à voir, en réalité, avec son orientation politique et commerciale vers l'Asie, c'est-à-dire avec la rivalité des États-Unis avec la Chine dans la région.

Les excuses du président américain au nom des États-Unis sont-elles crédibles ?

Ce qui est certain c'est que Barack Obama est le président qui a lui-même intensifié l'usage de drones, au Pakistan, en Afghanistan et au Yemen, où meurent chaque jour des civils innocents, rappelle toujours la TAZ de Berlin. De son côté, THE WASHINGTON POST, cité par le Courrier international, a lui dressé la liste de toutes ces excuses que Washington n’a jamais présentées, qu'il s'agisse du Japon (pour les bombardements d'Hiroshima et Nagasaki) mais aussi du Vietnam (pour les millions de litres d’agent orange déversés pendant la guerre). Le quotidien américain cite également un certain nombre de coups d’État dans lesquels la CIA a joué un rôle, avéré ou supposé, comme celui en Iran en 1953, ou celui au Chili en 1973. Et puis on pourrait également rappelé des exemples plus récents, comme celui de l’invasion de l’Irak en 2003.

Et THE WASHINGTON POST d'en conclure que les excuses officielles sont, quoi qu'il en soit, une denrée rare en matière de politique étrangère. En général, dit-il, les pays ne présentent pas d’excuses pour les violences perpétrées dans d’autres pays. Ou quand contrition rime, la plupart du temps, avec circonvolution.

Par Thomas CLUZEL

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