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Fillette de 6 ans blessée après un bombardement aérien à Alep

La nuit, la peur et les bombes

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : une semaine après le début de l'offensive à Alep, on compte des centaines de morts. Par ailleurs, il ne resterait plus que 35 médecins dans la zone assiégée pour s'occuper de plusieurs centaines de blessés par jour.

Fillette de 6 ans blessée après un bombardement aérien à Alep
Fillette de 6 ans blessée après un bombardement aérien à Alep Crédits : STRINGER / ANADOLU AGENCY - AFP

En admettant qu'il existe un barème dans l'horreur et que mesurer le pire ait encore un sens, alors c'est la nuit que les bombardements sont ici les plus terribles. Dans les quartiers à l'est d'Alep, tenus par les rebelles, il n'y a pas d'électricité. De sorte que lorsque les avions survolent la ville, la moindre source lumineuse transperçant l'obscurité, aussi discrète soit-elle, se transforme aussitôt en cible à abattre. Et voilà pourquoi, raconte ce matin THE WASHINGTON POST, la nuit venue, en attendant que tombent les bombes, les familles attentives aux grondements des moteurs au-dessus de leurs têtes se blottissent dans le noir, tous réunies dans une seule et même pièce pour ne pas mourir seuls, le cas échéant. Juste après vient le temps des secouristes, qui toujours dans le noir pour ne pas être eux-mêmes repérés s'aventurent dans les décombres, naviguant sans lampes parmi les cratères et creusant pour retrouver les victimes. Ils les transporteront ensuite vers les hôpitaux submergés, où les patients sont traités à même le sol par des médecins épuisés, obligés de choisir parmi ceux qu'ils pourront, peut-être, sauver et les autres qu'ils devront laisser mourir.

Un Casque Blanc volontaire à Alep raconte, toujours dans les colonnes du journal américain, que les équipes de la défense civile interceptent, parfois, les communications des pilotes dans les avions volant au-dessus de leurs têtes. Nous entendons les pilotes dirent à leur base : marché pour terroristes en visuel, ou bien boulangerie pour terroristes en visuel, demandons ordre de tirer. A chaque fois ils utilisent le qualificatif de «terroristes». Et la réponse est invariablement la même : tuez les! Hier, alors que le jour venait enfin à peine de se lever, les deux plus grands hôpitaux de la partie rebelle de la ville ont également été frappés, l'un par un raid, l'autre par un tir d'artillerie, tuant au moins deux patients.

Voilà donc à quoi ressemble la vie, aujourd'hui, à Alep dont le quotidien est rythmé depuis quatre ans déjà par ces frappes aériennes régulières mais qui n'avaient jamais atteint une telle intensité. Pour preuve, les photographies postées par les médecins montrant des patients couchés dans des mares de sang sur les planchers d'un hôpital. Toujours dans les colonnes du WASHINGTON POST, un chirurgien qui depuis sa clinique au Canada conseille via la messagerie “Skype” ses confrères à Alep, explique : par manque de moyens, nous n'avons pas d'autres choix que de trier les patients et c'est la chose la plus difficile à faire. Les anesthésiants ont déjà été entièrement utilisés dans la plupart des hôpitaux. Et d'ici deux semaines, ils pourraient ne plus en rester un seul dans aucun des établissements de la ville. Sur place, précise à son tour THE NEW YORK TIMES, ce matin, on estime à 35 le nombre de médecins toujours en activité à l'est d'Alep, soit un pour 7000 habitants. Et sur ces 35, 7 seulement sont des chirurgiens capables de traiter les blessures les plus lourdes infligées par les bombardements.

Alep, ville martyr, donc. Et alors que les bombardements russes et syriens sont quotidiens, alors que les hôpitaux sont détruits, que les corps s'amoncellent dans une horreur continue comme le montre THE NEW YORK TIMES avec une série de vidéos impressionnantes, au milieu du sang et des larmes, voilà que l'agence d'information syrienne (SANA) a tweeté il y a quelques jours une vidéo presque aussi terrible que celles des survivants blessés ou des corps ensevelis, rapporte à nouveau THE WASHINGTON POST cité par le magazine Slate : on y voit des jeunes souriants et dansants en boîte de nuit, accompagné d'un message encore plus nauséabond. «Alep, désormais surnommée la “Ville la plus dangereuse du monde” possède encore une vie nocturne en plein essor.» Ce tweet est accompagné d'une vidéo filmée cet été, probablement dans les quartiers ouest de la ville, occupés par le régime.

Il y a quelques temps, d'ailleurs, la correspondante en chef du POST à Bagdad a pu voir, justement, la vie s'écouler dans ces quartiers sous bonne garde bien entendu. Des familles y pique-niquent tandis que les enfants font la queue pour acheter des ballons et du pop-corn. Quelques kilomètres plus loin, dans un campus universitaire tentaculaire, des milliers d’étudiants attendent pour entrer en classe. Au centre-ville, les cinémas projettent les derniers films Hollywood. Dans la soirée, les restaurants se remplissent. Au Foresta, dans le quartier le plus “hype”, un morceau de David Guetta retentit, tandis qu'une jeune fille apprécie sa soirée en famille, même si dit-elle, le manque d’électricité est une épreuve. Bien sûr, ces quartiers tenus par le régime sont eux aussi sous le coup d’attaques, mais rien comparé à celles subies à l’est d’Alep, là où vivent les rebelles.

Comme le rapporte le site de CNN, ce n'est pas la première fois, en réalité, que le gouvernement est accusé de montrer une fausse image de la Syrie. Il suffit pour cela de voir les vidéos surréalistes du ministère du Tourisme. Une schizophrénie entretenue avec l'aide de la Russie et qui devient même complètement absurde, comme le souligne John Kerry, le secrétaire d'État américain : «Quand j'entends mes collègues russes, je me dis qu'il y a un monde parallèle ici.» Pour autant et face à cette tournure du conflit qui prend des airs de guerre totale, le Département d’État américain a fini par admettre qu’il ne disposait d’aucun plan B, c’est-à-dire d’aucun levier pour influer le cours des événements. Cette dernière semaine, laissant au front de la diplomatie son secrétaire d’État, le président Barack Obama n’a exprimé que de vagues regrets. Quant aux deux prétendants à la Maison-Blanche, Hillary Clinton et Donald Trump, ils n’ont pas fait mention une seule fois de la Syrie au cours du débat qui les a apposés, lundi soir, à la télévision.

Par Thomas CLUZEL

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