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Des échauffourées ont éclaté à Libreville, dès mercredi soir, après la contestation des résultats par Jean Ping, le rival du chef de l'État Ali Bongo.

La présidentielle au Gabon vire au cauchemar

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : des heurts violents ont éclaté hier à Libreville, où des manifestants ont mis le feu à l'Assemblée nationale après l'annonce de la réélection du président gabonais Ali Bongo.

Des échauffourées ont éclaté à Libreville, dès mercredi soir, après la contestation des résultats par Jean Ping, le rival du chef de l'État Ali Bongo.
Des échauffourées ont éclaté à Libreville, dès mercredi soir, après la contestation des résultats par Jean Ping, le rival du chef de l'État Ali Bongo. Crédits : MARCO LONGAR - AFP

La crise postélectorale tant redoutée a fini par s'emparer de la capitale, peut-on lire ce matin en Une du site d'information NOUVELLE TRIBUNE. Il n’aura fallu que quelques minutes, à peine, après la proclamation officielle des résultats, pour que les quartiers populaires de Libreville s’embrasent, renchérit l'hebdomadaire JEUNE AFRIQUE. Dès l’annonce de la victoire du président sortant Ali Bongo, une véritable marée humaine en colère et déterminée a déferlé dans les rues, au-devant de forces de l’ordre lourdement armées. Le rond-point de la Démocratie, en particulier, point d’accès à la commission électorale, a été le théâtre de violents affrontements. Les images diffusées sur les réseaux sociaux parlent, d'ailleurs, d'elles-mêmes : on y voit, notamment, un immense panache rouge et noir, dégageant une épaisse fumée, s'élever dans le ciel de la capitale. Sur le prestigieux boulevard Triomphal, siège des grandes institutions, l'Assemblée nationale y est en feu.

Hier, déjà, le journal burkinabé L’OBSERVATEUR PAALGA avait prévenu : le Gabon ressemble de plus en plus à une poudrière et il ne lui manque plus que l’étincelle. Ce matin, le grand incendie a donc envahi les rues de la capitale. Le leader de l'opposition, Jean Ping, lequel accuse le pouvoir de lui avoir volé la victoire, affirme que son QG a été pris d'assaut cette nuit par les forces de sécurité. Ils ont bombardé par hélicoptères puis ont attaqué au sol. Selon lui, deux personnes auraient été tuées. On parle également de dizaines de blessés, dont certains très graves.

Proclamé vainqueur hier sur le fil du rasoir, Ali Bongo ne distancerait son adversaire, Jean Ping, que d'à peine 5 000 voix. En soi, les chiffres portent en eux les germes de la contestation

49,80% des suffrages exprimés pour Ali Bongo contre 48,23% pour Jean Ping. La différence tient sur un fil, tant et si bien qu’un recomptage des voix, bureau par bureau, pourrait créer la surprise. Mais on n’en est pas là. Et ce d’autant plus que le camp du pouvoir, ne l’entend pas de cette oreille, estimant que ce principe préconisé par l’opposition, mais aussi l’Union européenne, n’est pas inscrit dans la loi gabonaise. Et pourtant, s'insurge l'éditorialiste du journal LE PAYS, si Bongo fils est aussi certain de sa victoire, pourquoi dès-lors ne pas accéder à la requête de l’opposition ? Cela le rendrait davantage légitime, en particulier aux yeux de tous ceux qui pensent que sa victoire n’est pas méritée, pour ne pas dire qu’elle a été volée.

Car de flagrants paradoxes et contrastes sautent aux yeux. En termes d’incongruités, on relèvera notamment le fait que les observateurs internationaux ont été interdits d’assister à la séance plénière de la Commission électorale. A cela s’ajoute le fait que les opposants n’avaient pas le droit de consulter le fichier électoral. Et puis toujours au nombre de ces incohérences, on pourrait également ajouter cette différence abyssale entre le taux de participation au niveau national, se situant autour de 60 %, et celui de la province du Haut-Ogooué, le fief d'Ali Bongo, frisant lui les 100 %.

Au-delà des suspicions sur la victoire déclarée du candidat sortant, si Libreville est en flamme ce matin, c’est aussi le point culminant d’une série de réactions enflammées de la part du chef de fil de l’opposition

Jean Ping, leader de l'opposition et ex Président de la commission de l’Union africaine a mené une campagne haineuse contre les hommes du régime Bongo, qu’il n’hésitait pas à qualifier de « cafards » ou de « rats », selon son inspiration, précise le journal béninois NOUVELLE TRIBUNE. Visiblement déterminé, par tous les moyens, à en finir avec le régime Bongo auquel il a pourtant appartenu, Jean Ping a notamment fortement poussé le bouchon de la violence préméditée dans les derniers instants du processus électoral. En violation des codes démocratiques et des lois gabonaises, qui recommandent à tout candidat de s’abstenir de la proclamation de résultats avant les instances habilitées, Jean Ping s’est autoproclamé vainqueur du scrutin. Et il s’est illustré, dans une sorte d’incitation à violence déguisée, en appelant les Gabonais à user de tous les moyens pour défendre sa supposée victoire.

Dans ce qu’on est tenté d’appeler la tragédie gabonaise en cours, les observateurs de l’Union européenne et les autorités françaises ont aussi leurs parts respectives

C’est sans aucune diplomatie que les observateurs de l’Union européenne ont affirmé tout de go que le processus électoral manquait de transparence, et ont exigé des résultats par bureau de vote. Or autant il est à reconnaître la pertinence de la doléance, autant il est à noter la démarche cavalière qui revient à jeter de l’huile sur le feu, étant donné la délicatesse de la situation, déplore toujours le journal béninois NOUVELLE TRIBUNE. Quant à la France, elle a aussitôt emboîté le pas de la mission de l’Union européenne. "Les conditions de l’annonce des résultats de l’élection présidentielle au Gabon sont une source de préoccupation", a notamment critiqué le chef de la diplomatie française, Jean Marc Ayrault, avant d’appeler les opposants à user des voix légales de recours. Sauf que la foule déjà déchainée est difficilement contrôlable.

A l'inverse, son confrère du site guinéen LEDJELY estime, lui, que si dans d'autres circonstances on aurait pu, c'est vrai, être ulcéré par ce paternalisme colonialiste et condescendant, en revanche, à voir le hold-up électoral que tente d’imposer aujourd'hui le camp d’Ali Bongo, ce sentiment souverainiste n’a plus sa raison d’être. Le camp du président sortant, en essayant de voler les suffrages des Gabonais, ne mérite, dit-il, ni compassion, ni indulgence, dit-il. Au contraire, son attitude se doit d’être dénoncée et condamnée.

Quoi qu'il en soit, le miracle n’a donc pas eu lieu, tranche ce matin le journal LE PAYS. Et d’ailleurs, pouvait-il en être autrement, quand on sait que feu Omar Bongo disait à qui voulait l’entendre qu’en Afrique, « on n’organise pas des élections pour les perdre » ? En digne fils, Ali Bongo a bien assimilé la leçon, écrit encore l'éditorialiste avant d'ajouter : une fois de plus, hélas, le Gabon a manqué l’occasion d’entrer dans l’Histoire. Il a manqué l’occasion de s’extirper du nauséeux cercle des cancres africains de la démocratie.

Par Thomas CLUZEL

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