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Un véhicule de police circulant sur les Champs Elysées, après l'attentat revendiqué par Daech.

La présidentielle de tous les dangers

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : A deux jours du premier tour de l’élection présidentielle, un attentat a tué un policier en plein cœur de Paris, sur les Champs-Elysées. Les cartes électorales peuvent-elles s'en trouver rebattues ?

Un véhicule de police circulant sur les Champs Elysées, après l'attentat revendiqué par Daech.
Un véhicule de police circulant sur les Champs Elysées, après l'attentat revendiqué par Daech. Crédits : CITIZENSIDE / JEROME CHOBEAUX / CITIZENSIDE

Tout le monde, en France, avait en tête ce scénario cauchemar : voir l'élection présidentielle « kidnappée » par les terroristes, résolus à plonger le pays dans le pire des chaos. Depuis hier soir, écrit le correspondant du TEMPS, ce risque est désormais une réalité. Le symbole d'une France de nouveau touchée au cœur, à la veille d'un rendez-vous décisif, est à présent maximal. De sorte que toute la presse s'interroge : les cartes électorales peuvent-elles s'en trouver rebattues ? Pour THE GUARDIAN, la réponse est sans équivoque. Cette fusillade, presque aussitôt revendiquée par l'organisation Etat Islamique, aura des répercussions. Pourquoi ? Parce que le terrorisme et la sécurité figurent sur la liste des préoccupations des électeurs, et ce même si la question du chômage, notamment, s'avère beaucoup plus urgente à régler.

En particulier, cette attaque donnera sans aucun doute davantage de munitions politiques aux candidats de la droite, qu'il s'agisse de François Fillon mais plus encore, certainement, de Marine Le Pen, la plus virulente sur ce sujet. Hier, quelques minutes seulement avant que la nouvelle de cette fusillade ne soit connue, note toujours le quotidien de Londres, la candidate d'extrême droite se lamentait, déjà, à la télévision que les problèmes de sécurité et de terrorisme soient « complètement absents », selon elle, de cette campagne présidentielle. Et d'insister, notamment, sur la fermeture des frontières de la France, mais aussi l'expulsion vers leur pays d'origine de tous les individus fichés S pour radicalisation islamiste, quitte à faire oublier un peu vite que la plupart des personnes impliquées dans les attaques terroristes en France ces dernières années étaient, en réalité, elles-mêmes françaises. C'est d'ailleurs encore le cas s'agissant de l'agresseur des Champs Elysées, hier soir, un récidiviste de 39 ans, fiché par les services de renseignement et né en France.

Dès-lors, deux questions se posent ce matin, reprend l'éditorialiste du TEMPS : Quelle influence cette fusillade aura-t-elle sur le vote de droite et, plus encore, d'extrême droite, bénéficiaires traditionnels en pareille circonstance ? Et d’autre part, quel impact cet événement aura-t-il sur les indécis ? Car en moyenne, les sondages de ces derniers jours estiment que 30% des 45 millions d'électeurs français n'ont pas encore décidé d'aller voter, ou fait leur choix définitif. Un pourcentage très élevé qui, s'il venait à diminuer brutalement, pourrait considérablement modifier le paysage électoral. Le site de la chaîne australienne ABC rappelle, à son tour, à quel point la participation sera un facteur déterminant dimanche. Ce faisant, là où déjà certains jugeaient que même quelque chose d'aussi insignifiant que la météo pourrait avoir un impact majeur sur les résultats, c'est peu de dire que l'attaque d'hier ajoute un élément encore plus imprévisible dans cette campagne à l'issue déjà fortement imprédictible. Quatre candidats se retrouvent aujourd'hui dans un mouchoir de poche, écrit en français dans le texte THE LOCAL, de sorte que tous peuvent prétendre se qualifier pour le second tour du scrutin. Et depuis cette nuit, la confusion ne pourra donc que s'accroître encore davantage d'ici à la fermeture des bureaux de vote, dimanche soir.

Evidemment dans cette campagne désormais complètement folle, certains titres ou certaines Unes paraissent à présent, quelque peu, déphasés. C'est le cas en particulier de la couverture du dernier numéro de l'hebdomadaire THE ECONOMIST, sur laquelle un coq se cachant le visage avec ses plumes s'écrit : Zut alors! ; ou bien encore le dessin de ce caricaturiste luxembourgeois revisitant "La Danse" de Matisse et chez qui la présidentielle française avait pris les allures d'une ronde rêveuse, follement poétique, dans laquelle Hamon, Macron, Fillon, Le Pen et Mélenchon parvenaient même à se donner la main. Quand le journal DE STANDAARD, repéré par le Courrier International, jugeait, pour sa part, il y a encore quelques jours cette élection aussi dramatique que cocasse, le drame se limitait seulement à ce qu'elle paraissait comparable à un jeu, une espèce de grand cirque aussi captivant que déconcertant.

Seulement voilà, face à présent au risque du refuge dans la haine et dans la peur, les règles du jeu ont fondamentalement changé. Dimanche prochain, écrit le magazine SLATE, 15 à 20% des électeurs devraient choisir de ne pas voter pour un des quatre candidats en tête des intentions de vote et entre qui les écarts sont tellement faibles que chacun d’entre eux peut encore espérer être en lice le 7 mai prochain. Ceux là vont jouer la présidentielle comme on joue à la belote, quand l’adversaire « prend » et qu’on espère, avec un jeu pauvre, gagner deux ou trois plis, faire passer un as ou un dix. En revanche, les 80 à 85% restants vont la jouer au poker, et même pour une partie d’entre eux, les plus déterminés, faire tapis. Or si à la belote le gagnant d'une manche n'empoche pas forcément tous les points, pour peu que son adversaire ait quelques bonnes cartes, au poker, en revanche, il n’y a qu’un vainqueur par manche. C’est lui, et lui seul, qui ramasse tous les jetons mis en jeu. En d'autres termes, si certains s'obstinent à vouloir jouer ce premier tour comme une belote, l’élection présidentielle reste, bel et bien, une partie de poker. Il ne s’agit pas de dire que les premiers ont tort et les seconds raison, mais d’avoir la lucidité de se rendre compte que les premiers jouent, à présent, une partie essentielle pour l’avenir de notre pays avec des règles du jeu différentes. Bien sûr, nombreux sont ceux qui protesteront (sans doute à juste titre) contre l’obsession de cette campagne pour les sondages et le vote utile. Mais sauf à éprouver un rejet total et viscéral des quatre candidats en tête des intentions de vote, vouloir exprimer un vote de pure « conviction » dans une élection aussi toxique pour notre vie politique, et qui cette année (et hier encore) a prouvé sa dangerosité d’une manière inégalée, est aussi estimable qu’inutile.

Par Thomas CLUZEL

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