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La presse libanaise en crise profonde

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Pour la première fois depuis 42 ans, le quotidien As Safir ne paraîtra pas aujourd'hui.

"As Safir" ne paraîtra plus, confronté qu'il était, depuis plusieurs années déjà, à de graves difficultés financières. Elles auront finalement eu raison de lui. Le dernier numéro est paru ce samedi. Et maintenant ?

Maintenant, c'est "la nation sans As Safir", d'après le titre en une du dernier numéro, autrement dit : le Liban sans ce journal qui se voulait la "voix des sans voix", organe de gauche, canal du panarabisme, une voix longtemps soutenue, ouvertement, notamment, par le régime libyen de Mouammar Kadhafi, au nom de la cause du nationalisme arabe.

Les autres quotidiens libanais tentent de résister, confrontés qu'ils sont, tous, à une crise majeure : effondrement du lectorat, et du marché publicitaire, absence de plan de soutien du gouvernement, et baisse généralisée des financements en provenance de pays arabes, largement bouleversés ces dernières années.

Le plus vieux quotidien libanais, par exemple, "An Nahar", ne paye plus les salaires de ses employés depuis plus d'un an, tout comme "Al Moustaqbal", titre appartenant au premier ministre Saad Hariri. Et on ne compte plus les annonces de licenciement, le plus souvent sans indemnités, dans une presse libanaise sinistrée.

Le quotidien francophone "L'ORIENT LE JOUR", semble pour l'instant résister un peu mieux, mais il n'ignore pas la situation : il publie une interview du fondateur, et désormais ex-directeur, d'As Safir : "Plus personne dans ce pays, explique Talal Salman, ne s'intéresse à la presse écrite : on lui préfère les outils de transmission express de l'information, comme Twitter ou Facebook. La seule voix que l'on entend désormais, dans un monde arabe noyé dans le sang, continue Salman, c'est la voix des balles et des mortiers".

L'ex patron de presse en a visiblement gros sur le coeur : "La démocratie au sens d'un débat d'idées ne concerne plus les citoyens libanais, et il en va de même pour la presse libre et indépendante, devenue dysfonctionnelle dans ce paysage atrophié, aux contours dessinés par le sang qui coule par delà les frontières".

Et comme pour souligner, et valider, le tragique du propos, l'ensemble de la presse libanaise ce matin, revient sur l'attaque de la discothèque Reina, à Istanbul, où 3 ressortissants libanais ont été tués hier, et 4 autres blessés. Une attaque pour l'instant non revendiquée, mais qui fait furieusement penser, indique le "New York Times" ce matin, aux appels du groupe Etat Islamique, à frapper l'occident et son mode de vie. L'attaque intervient, rappelle le journal dans son édition internationale, "peu de temps après que la Nashir Media Foundation, proche de l'Etat Islamique, en appelle, pour la troisième fois en quelques jours, à attaquer les discothèques et les cinémas, à transformer la période des fêtes, en jours de terreur". En insistant notamment, sur la Turquie.

Et les journaux turcs, essaient également de comprendre ce qui s'est passé à Istanbul. Ils reviennent évidemment très largement ce matin sur cette attaque, et, au delà des informations factuelles, les éditorialistes tentent de se projeter dans la nouvelle année de la Turquie. Elle paraît bien sombre, notamment pour Serkan Dermirtas, qui explique, dans le "Hürriyet Daily News" : avec l'intensification des opérations militaires turques contre l'Etat Islamique et contre le PKK, rien ne laisse supposer que la campagne terroriste, que connaît le pays depuis la mi-2015 puisse s'arrêter. Pour l'éditorialiste, on ne peut pas isoler les enjeux de sécurité intérieure de tous les défis qui attendent la Turquie. Et de lister : les modifications constitutionnelles, voulues par le président Recep Tayyip Erdogan, dans un contexte de probable prorogation de l'état d'urgence. La dégradation des relations avec l'Union Européenne, alors que des élections majeures doivent avoir lieu en Europe. Et les problématiques économiques, avec une dépréciation de la Lire turque, qui pourrait se poursuivre, surtout après l'arrivée de Donald Trump, à la Maison Blanche, le 20 janvier.

Mais la politique américaine n'a pas attendu l'arrivée de Donald Trump pour être erratique en Syrie : c'est ce qu'explique Merve Sebnem dans le quotidien "Yeni Safak" : "pendant que la Turquie progresse dans sa lutte contre Daesh à Al Bab, les Etats-Unis annoncent qu'ils reportent l'offensive de Raqqa". Ce qui va permettre à l'Etat Islamique de déporter des forces sur Al Bab : un des éléments qui fragilise la trêve actuellement en vigueur en Syrie.

Mais le plus grand défi est peut-être ailleurs, pour la Turquie... C'est ce qu'écrit Mustafa Akyol dans le "Hürriyet Daily News". Le plus grand défi serait, d'après l'éditorialiste, d'en finir avec une sorte de vieux réflexe atavique de la culture politique turque, toujours conspirationniste. Ce réflexe très "vieille Turquie", de voir partout des complots coordonnés contre la nation. Et savez-vous ce qui est le pire dans tout ça, termine Mustafa Akyol ? Le pire, et bien, c'est qu'il n'y a aucune garantie, nulle part, que l'avenir sera meilleur, en Turquie. Que tout cela se révélera une crise temporaire, plutôt que la "nouvelle normale".

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