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Le roi Okpabi, chef tribal de la communauté Ogale au Nigeria.

La révolte du Delta contre le géant pétrolier

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : le géant pétrolier anglo-néerlandais Shell a contesté, hier, devant la Haute Cour de Londres, le recours engagé par des milliers de Nigérians qui l'accusent de pollution.

Le roi Okpabi, chef tribal de la communauté Ogale au Nigeria.
Le roi Okpabi, chef tribal de la communauté Ogale au Nigeria. Crédits : ADRIAN DENNIS - AFP

Vêtu de sa tenue traditionnelle mauve, sur laquelle tranche un imposant collier rouge, le Roi des Ogale, coiffé de son chapeau haut-de-forme a quitté le delta du Niger pour rejoindre, hier, la capitale britannique, avec la ferme intention de contraindre le géant pétrolier Shell à nettoyer sa région, polluée par des fuites de pétrole. Et dans ses bagages, Emere Godwin Bebe Okpabi a pris soin, notamment, d'emporter une bouteille en plastique, remplie d’eau croupie : la preuve, selon lui, de la pollution qui détruit les terres et pollue les étangs. « Si j’ouvre cette bouteille, toute la pièce va sentir le pétrole. Or cette eau, mon peuple la boit », s'est ému le roi, avant de préciser : «les gens de ma communauté sont frappés aujourd'hui par des maladies étranges. Certains souffrent d’infertilité ou de maladies de la peau. Et d’autres meurent, subitement ».

Depuis hier et jusqu'à demain, précise le site de la BBC, les représentants légaux de plus de 40 000 Nigérians, comme lui, ont choisi de se relayer pour réclamer à la Haute Cour britannique qu’elle contraigne le groupe Shell à accepter les conclusions d’une enquête de l’ONU qui, en 2011 déjà, avait pointé les ravages de la pollution pétrolière dans la région du delta du Niger (au sud du Nigeria), où vivent deux communautés : les Ogale et les Bille. Le tableau pourrait se résumer ainsi, note le magazine JEUNE AFRIQUE : 40 000 citoyens d'un côté et un géant pétrolier de l'autre.

Le recours engagé par les Nigérians ayant été déposé dans le pays où la multinationale a ses bureaux, à savoir l’Angleterre, le procès devrait logiquement se dérouler sous la juridiction britannique. Seulement voilà, c’était sans compter la réaction de la compagnie anglo-néerlandaise qui, hier, a contesté, devant la Haute Cour de Londres, la légitimité de la justice anglaise à s’emparer de l’affaire. L’argumentaire de Shell est simple : aux yeux du groupe, non seulement le responsable de la pollution n’est autre que sa filiale nigériane SPDC, mais les dégâts matériels présumés sont tous localisés au Nigeria. D’après Shell, si procès il y doit y avoir, il doit donc se tenir à Abuja et non dans la capitale britannique.

Or c'est précisément ce que refuse le roi des Ogale. À ses yeux, la justice britannique représente le dernier espoir de mettre fin à la pollution. Pourquoi ? Parce qu'en cas de délocalisation du procès à Abuja, le roi Ogale n'accorde, tout simplement, aucune confiance en l’impartialité de la justice de son pays. « Jamais nous ne pourrons gagner contre Shell devant un tribunal nigérian. La vérité, c’est que le système judiciaire de mon pays est miné par la corruption », a-t-il martelé, avant d'ajouter : « Il n'y a qu'un seul endroit qui puisse me rendre justice. Et c'est pourquoi je suis ici. »

Sans compter que le risque ne se limite pas seulement à la corruption qui gangrène, effectivement, la justice de son pays. « Shell, c’est le Nigeria, autant que le Nigeria, c’est Shell ». Par ces mots, en forme de slogan, le roi entendait, hier, pointer également la collusion de la multinationale avec les autorités du pays. Et de fait, précise THE CHRISTIAN SCIENCE MONITOR, étant donné que le Nigeria dépend aujourd'hui fortement de ses recettes pétrolières, les membres des communautés touchées par la pollution craignent que les points en litige ne soient pas pris en compte, au prétexte qu'ils menacent directement les intérêts financiers de la nation.

Par ailleurs et toujours pour sa défense, Shell (plus grand producteur de pétrole du Nigeria) fait valoir que les dommages subis par les plaignants ont été causés par le sabotage des oléoducs, qui restent les principales sources de pollution dans le Delta du Niger. La filiale nigériane de Shell qui n'a produit ni pétrole ni gaz dans la région depuis 1993, soutient elle aussi que la plupart des déversements d'hydrocarbure, aujourd'hui, sont le résultat de vols de pétrole brut, de sabotage de pipeline et de raffinage illégal.

Quoi qu'il en soit, entre 1970 et 2000, plus de 7 000 déversements ont été signalés dans la région où vit la communauté Ogale. Deux importants déversements de pétrole ont encore eu lieu en 2008 et 2009, le dernier correspondant à 14 000 tonnes de pétrole, selon les données compilées par THE GUARDIAN. Les dégâts à présent sont tels que tout l’or du monde ne suffirait pas à les réparer. Selon l’ONU, cela nécessiterait de lancer l’opération de nettoyage la plus vaste jamais entreprise au monde, d’une durée variant entre 25 et 30 ans.

Évidemment, reprend la BBC, si la justice britannique finissait par juger recevable la plainte des deux communautés (Ogale et Bille) et acceptait de tenir le procès à Londres, d'autres multinationales opérant au Nigeria pourraient être poursuivies au Royaume-Uni pour des faits similaires. Autant dire que la pression est aujourd’hui considérable. Seule note d'espoir, un procès similaire avait été intenté à Shell l'an dernier, rappelle à nouveau THE CHRISTIAN SCIENCE MONITOR. En janvier 2015 (au terme d’une bataille juridique qui avait duré trois ans), Shell avait fini par accepter de verser plus de 80 millions de dollars à 15 600 pêcheurs de Bodo, une autre communauté nigériane touchée par deux importantes fuites en 2008. Or pour les avocats représentant aujourd'hui les Ogale et les Bille, cette victoire pourrait constituer un précédent, pour ces villageois qui espèrent encore faire assumer au géant pétrolier ses responsabilités.

Par Thomas CLUZEL

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