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Sur un lit, dans une clinique de fortune située dans la Ghouta orientale près de Damas, le corps d'un jeune Syrien a été préparé pour l'enterrement après avoir été tué lors d'une frappe aérienne du régime.

Ce n'est pas une guerre, c'est un massacre

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La situation dans la Ghouta orientale (dernier fief rebelle en Syrie sous les bombes du régime et assiégé), est jugée "catastrophique" selon Amnesty International. Les bombardements ont fait au moins 320 morts dont 76 enfants en quatre jours.

Sur un lit, dans une clinique de fortune située dans la Ghouta orientale près de Damas, le corps d'un jeune Syrien a été préparé pour l'enterrement après avoir été tué lors d'une frappe aérienne du régime.
Sur un lit, dans une clinique de fortune située dans la Ghouta orientale près de Damas, le corps d'un jeune Syrien a été préparé pour l'enterrement après avoir été tué lors d'une frappe aérienne du régime. Crédits : ABDULMONAM EASSA - AFP

Depuis dimanche dernier, les photos publiées sur les réseaux sociaux ou à la Une des journaux, à l'instar encore ce matin d'EL PAIS, sont atroces : des enfants terrifiés, le visage et le corps couverts de sang extraits des ruines ; des cadavres enveloppés dans des draps, alignés sur des sols en béton ; des blessés agonisant, sans personnel médical ni médicaments pour soulager leur douleur. Hier, pour la quatrième journée consécutive, les avions syriens mais aussi russes ont repris le bombardement méthodique de la Ghouta orientale. Et dans la presse, ce matin, les témoignages des médecins recueillis dans cette banlieue est de Damas décrivent, tous, une situation humanitaire catastrophique. Quand l'un déclare au magazine américain TIME qu'ils ne sont plus en mesure de faire face au nombre effarant de victimes, un autre assure au quotidien britannique THE GUARDIAN : «Ce n'est pas une guerre, c'est un massacre.» Ce matin, dans les colonnes du journal suisse LE TEMPS, le récit de ce massacre s'ouvre par la retranscription d'un message audio lugubre, transmis par l’application WhatsApp. Un docteur, qui se fait appeler Abou Ahed, y raconte que «dans tous les quartiers, ça pue le sang. Même les animaux, dit-il, ont disparu des rues.» Toutes les trente secondes, avec la régularité macabre d’un métronome, le fracas d’une explosion, plus ou moins lointaine, vient masquer sa voix. «Vous entendez ? Le scénario d’Alep est en train de se répéter», explique ce médecin. «C’est la même politique de destruction tous azimuts. Bachar el-Assad veut briser notre esprit de résistance, dit-il. Il veut nous expulser de la Ghouta.» 

Comme à Alep le régime, lui, impute, son intervention à la présence de djihadistes proches d’Al-Qaïda. Des combattants totalement minoritaires sur le terrain et dont les rebelles ont, eux-mêmes, demandé le départ. «Nous n’avons pas de problème avec le fait que le régime frappe les lignes de front, mais il faut qu’il arrête de bombarder les infrastructures et les civils. Il n’y a pas de combattants parmi les blessés que nous avons reçus.», s'indigne un autre médecin.  Dans une vidéo partagée sur un groupe WhatsApp et décrite, là encore, dans les colonnes du journal, une femme assise dans un boyau souterrain explique qu’elle y est descendue après que son domicile et celui de ses beaux-parents ont été successivement bombardés. «Il fait très froid, on ne dort pas, on ne mange pas, nos enfants n’ont pas de lait». «C’est du nettoyage ethnique», accuse pour sa part une pédiatre, quelques minutes après qu’une explosion a détruit le hall d’entrée de l’hôpital où elle officie. «On s’est réfugiés avec tous les blessés dans un couloir. On entend encore les avions dans le ciel. On sait qu’on peut mourir à tout instant.» Et si après cela, commente THE NEW YORK TIMES, il y avait encore le moindre doute quant à la barbarie des forces du régime de Bachar el-Assad, les déclarations du général Suheil al-Hassan devraient suffire à le dissiper : «Vous ne trouverez pas de sauveteur. Et si vous en trouvez, vous serez secouru avec de l’eau chaude comme de l’huile bouillante. Vous serez secouru avec du sang». En l'occurrence, cet homme sait de quoi il parle, prévient LA TRIBUNE DE GENEVE : à la tête des "Forces du Tigre" (une unité d’élite), c’est lui qui avait coordonné l’offensive contre Alep fin 2016. 

Aujourd'hui, le Conseil de sécurité de l'ONU doit se prononcer sur un projet de résolution réclamant un cessez-le-feu. Et toute la question est de savoir si la Russie entend ou non faire usage de son droit de veto pour bloquer la proposition.Jusqu'à présent, pas moins de 11 résolutions relatives à la Syrie ont capoté en raison des veto russes, rappelle THE NEW YORK TIMES. Et celle d'aujourd'hui semble malheureusement destinée au même sort, même si certains diplomates disent espérer que Moscou se contentera, peut-être, cette fois-ci, d'une simple abstention. Dans son article intitulé : «Qui aujourd'hui a du sang de civils innocents sur les mains ?», le journal pointe évidemment le régime de Damas et la Russie, mais également toutes les grandes puissances (Etats-Unis en tête) qui se disent réticentes ou incapables d'arrêter Bachar el-Assad. A eux tous : «Honte à vous !», lance ce matin le journal de New-York. Et de fait, la véritable tragédie, renchérit THE HINDU, c'est qu'aucune des parties concernées ne souhaite, en réalité, mettre fin à cette guerre. En particulier, parce que comme toutes les guerres apparemment sans fin, précise la BBC, les combats en Syrie se sont morcelés depuis longtemps en une multitude de conflits. La guerre civile entre Assad et l'opposition, jadis perçue comme au cœur de l'instabilité syrienne, n'est plus qu'un élément parmi d'autres. Il y a aujourd'hui un éventail vertigineux de forces concurrentes qui, au cours des années, sont passées de la diplomatie à l'intervention militaire pure et simple. Outre la Russie et l'Iran, la Turquie, les États-Unis et Israël ont tous, aujourd'hui, une présence en Syrie. Et leurs intérêts concurrents soulèvent, désormais, le spectre d'une guerre plus large. D'où cette question soulevée, ce matin, sur le site de la BBC : Toutes ces puissances finiront-elles en guerre directe ? Une inquiétude partagée, d'ailleurs, par son confrère THE INDEPENDENT : toutes ces guerres par procuration, qui s'entrecoupent et se superposent, entre d'un côté les superpuissances américaine et russe et de l'autre les alliances changeantes que forment les puissances régionales turque, iranienne et saoudienne, finiront-elles par dégénérer en une confrontation directe ?

Ce matin, bien sûr, j'aurais pu tout aussi bien vous parler des promesses de Donald Trump face aux larmes des rescapés de la fusillade de Floride reçus hier à la Maison Blanche, ou bien de ces deux nouvelles agressions à la Une aujourd'hui de la presse italienne et qui cristallisent les tensions à dix jours des élections, ou bien encore de cette nouvelle étude en première page cette fois-ci de la presse britannique et qui vise à réhabiliter les antidépresseurs (ces médicaments controversés) pour aider à lutter contre un fléau mondial. Seulement voilà, aujourd'hui et plus que jamais, s'impose ce que le journal DIE WELT, lui, résume d'une phrase ce matin à sa Une : L'horreur de la Syrie.

Par Thomas CLUZEL

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