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Image du film "L'homme au pistolet d'or" (1974)

Bons baisers de Russie

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Un ex-espion russe au service de Sa Majesté aurait été mystérieusement empoisonné au Royaume-Uni. Cette affaire a immédiatement fait resurgir le souvenir de l'affaire Litvinenko, du nom d'un ex-agent du FSB empoisonné en 2006 à Londres.

Image du film "L'homme au pistolet d'or" (1974)
Image du film "L'homme au pistolet d'or" (1974) Crédits : EON PRODUCTIONS / COLLECTION CHRISTOPHEL

La première histoire, ce matin, est à la Une de toute la presse britannique, sans exception. On y apprend qu'un homme d'une soixantaine d'années, ainsi qu'une jeune femme, ont été hospitalisé dimanche dans un état critique à Salisbury, dans sud de l'Angleterre. Le couple a été retrouvé inconscient sur un banc, dans un centre commercial. Selon un témoin, interrogé par THE DAILY TELEGRAPH, l'homme habillé de façon élégante avait les mains étrangement en l'air, comme s'il haussait les épaules et le regard fixe tourné vers le ciel. A ses côtés la jeune femme, elle, s'était affaissée sur son épaule. Aucun d'entre eux ne présentait de blessure visible, précise THE TIMES. Seulement voilà, hier, l'hôpital de Salisbury a tout de même conseillé au public de ne pas se rendre aux urgences de l’établissement, sauf en cas d’urgence absolue. De sorte que toute la presse, à l'instar du GUARDIAN, en est visiblement convaincue ce matin : le couple a été empoisonné par un puissant opiacé. Pis encore, THE SUN avance pour sa part que derrière cette double tentative d'assassinat se trouverait même la main cachée du Kremlin. Pourquoi ? Parce que cet homme n'est autre que Sergueï Skripal. Son nom ne vous dit probablement pas grand-chose. Et pourtant, il était l'un des plus importants agents double russe, au service de Sa Majesté. Selon la BBC, il avait été payé 100.000 dollars pour fournir au MI6 les noms des agents russes présents sur le territoire britannique. Accusé d’espionnage au profit du Royaume-Uni, il avait été condamné en 2006 à 13 ans de prison en Russie, avant de faire faire l’objet en 2010 d’un vaste échange, organisé dans le plus pur style de la guerre froide, à l’aéroport de Vienne, où deux avions russe et américain s’étaient rangés côte à côte afin de faciliter le transfert de quatre agents russes contre dix espions du Kremlin expulsés par Washington. Et c'est ainsi que depuis Sergueï Skripal avait trouvé refuge en Grande-Bretagne, où il vivait tranquillement, reprend THE GUARDIAN. Du moins, jusqu'à ce que dimanche dernier des passants le remarquent inconscient sur un banc dans un centre commercial. Mais selon THE DAILY MAIL, ces derniers temps, Skripal avait prévenu que «sa vie était en danger». Il n'en fallait pas davantage pour que son confrère THE INDEPENDENT fasse, lui, aussitôt remarquer que toute cette affaire ressemble de manière troublante à celle d'un certain Litvinenko, du nom de cet ex-agent des services secrets russes (opposant à Vladimir Poutine) et victime d'une mort atroce en 2006, après avoir bu une tasse de thé empoisonné dans un hôtel de la capitale britannique.

Et pendant ce temps, voilà qu'un autre ex agent du renseignement britannique fait parler de lui dans la presse américaine. Son nom : Christopher Steele. Hasard de l'actualité, il se trouve qu'il est lui-même lié à l'affaire Litvinenko, puisque c'est lui qui avait été chargé de l'enquête pour le MI6. Enquête qui avait conclu que ce meurtre avait été commandité par les services secrets russes et «probablement approuvé» par Vladimir Poutine lui-même. Mais si le nom de Steele ressurgit dans la presse outre atlantique c'est parce que c'est lui qui est à l'origine du rapport confidentiel laissant entendre que la Russie a interféré dans l’élection présidentielle américaine. Et THE NEW YORKER, en particulier, de s'interroger ce mois-ci dans un long portrait détaillé : qui est cet homme derrière le dossier Trump ? Et notamment de raconter comment Christopher Steele est tombé, quasi par hasard, sur cette affaire. Deux de ses premières enquêtes, en tant qu'espion à la retraite, concernaient en effet des réseaux criminels internationaux dont les dirigeants, par coïncidence, étaient tous basés à la Trump Tower de New York. Le premier client de Steele était la Fédération anglaise de football, qui espérait accueillir la Coupe du Monde en 2018 mais soupçonnait des transactions douteuses de la part de la Fifa. Convaincu que la corruption au sein de l'instance dirigeante du football était mondiale, Steele avait alors estimé que la seule organisation capable de mener une enquête d'une telle envergure était le FBI. D'où sa première collaboration en 2011 avec l'agence américaine. Le ministère de la Justice avait inculpé quatorze personnes, dont un haut fonctionnaire de la Fifa, lequel possédait un appartement à dix-huit mille dollars par mois dans la Trump Tower. Quelques années plus tard, le FBI l'avait cette fois-ci directement engagé pour l'aider à démanteler un réseau international de jeux de hasard et de blanchiment d'argent, prétendument dirigé par un russe et dont le syndicat était, lui aussi, basé dans un appartement de la Trump Tower. Comme il le dira lui-même à ses amis : «c'était comme si toutes les routes criminelles me conduisaient systématiquement à la Trump Tower». Et c'est ainsi qu'une nouvelle fois, au printemps 2016, Steele a reçu cette fois-ci un appel d'un ancien journaliste du Wall Street Journal lui demandant de l'aider à suivre des pistes sur les liens de Trump avec la Russie. Le financement du projet provenait à l'origine d'une organisation financée par un investisseur new-yorkais, du nom de Paul Singer, un républicain qui n'aimait pas Trump. Mais lorsqu'il est devenu clair que Trump allait gagner la primaire républicaine, Singer a décidé de jeter l'éponge. Et c'est à partir de ce moment-là, seulement, que l'avocat général de la campagne d'Hillary Clinton a décidé de subventionner l'enquête inachevée. Une histoire de financement bipartite qui contredit, donc, l'argument selon lequel cette enquête a été corrompue par son parrainage.

Et décidément, les portraits impliquant la sphère russe se multiplient, ce matin, dans la presse. Quand THE DAILY BEAST publie un long entretien exclusif avec l'ex prisonnier Mikhaïl Khodorkovsky, lequel s'épanche largement non seulement sur Vladimir Poutine, la mafia russe et les meurtres politiques, son confrère LE TEMPS retranscrit, lui, une entrevue avec un autre opposant, Vladimir Kara-Murza, ayant survécu à deux empoisonnements (en 2015 et 2017) et qui, à son tour, dénonce sans concession l’hypocrisie du système Poutine. 

Enfin, il y a des jours comme cela … En Allemagne, le journal de Düsseldorf EXPRESS tente de percer le mystère autour d’une attaque à l’acide menée contre le directeur financier d’Innogy, une filiale du groupe énergétique RWE. Bernhard Günther, 51 ans, sortait dimanche matin de la boulangerie, une fournée de petits pains sous le bras, lorsque deux hommes l’ont aspergé d’acide sulfurique. L'homme a été traité dans une clinique spécialisée où son état a été stabilisé. Le quotidien BILD rapporte que le renseignement intérieur s'est saisi du dossier, pour déterminer si le motif pouvait être politique. Car si la société Innogy est aujourd'hui spécialisée dans les énergies renouvelables, en revanche, sa maison mère RWE (propriétaire du plus gros parc de centrales à charbon d’Europe) est devenue la bête noire des militants écologistes.

Par Thomas CLUZEL

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