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"Haïti sur la route du changement" : Carnaval de Port-au-Prince 2018

Le déséquilibre du pouvoir

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Exprimant sa «honte», l'ONG britannique Oxfam a présenté ses excuses au peuple haïtien pour les dérives sexuelles de certains de ses employés.

"Haïti sur la route du changement" : Carnaval de Port-au-Prince 2018
"Haïti sur la route du changement" : Carnaval de Port-au-Prince 2018 Crédits : HECTOR RETAMAL - AFP

Hier, 10 jours après le tollé suscité par les révélations du TIMES, l'ONG britannique Oxfam a fini par présenter ses «plus humbles excuses» au peuple haïtien. Et dans le même temps, précise THE GUARDIAN, l’organisation a remis aux autorités de l'île son rapport d'enquête interne (jusque-là resté confidentiel), dans lequel sont consignées les nombreuses dérives de la mission humanitaire. Un mea-culpa que beaucoup attendaient même si, en réalité, nuance ce matin THE WASHINGTON POST, ce scandale sexuel n'est que la dernière des trop nombreuses humiliations infligées depuis des années à ce pays, par ceux-là même qui prétendent lui venir en aide. Depuis longtemps les Haïtiens savent, en effet, que l'intervention étrangère (qu'elle soit militaire ou caritative) a un prix à payer. C'est ainsi, par exemple, que l'occupation américaine de l'île entre 1915 et 1934 a permis, certes, de construire des infrastructures mais elle a créé, aussi, une organisation militaire qui interférera dans la vie politique de l'île jusque dans les années 1990. De même, l'invasion du pays par le président Clinton en 1994 a rétabli au pouvoir le premier président démocratiquement élu de l'île mais, en retour, les États-Unis ont obtenu du président Aristide des concessions sur les droits d'importation, qui ont détruit une grande partie de l'autosuffisance agricole du pays. Et que dire, encore, de ces Casques bleus envoyés pour maintenir l'ordre après le tremblement de terre de 2010 et que l'on soupçonne d'être surtout responsables d'une épidémie de choléra qui a tué depuis des milliers d'Haïtiens. L'occasion, également, de rappeler qu'il n'y a pas que les organismes de bienfaisance qui ont été accusés de mauvais traitements en Haïti. L'an dernier, déjà, parmi les centaines d'allégations à l'encontre des soldats de la paix, l'agence américaine ASSOCIATED PRESS rapportait que des soldats sri-lankais avaient mis en place un véritable réseau d'exploitation sexuel en Haïti. En fin de compte, analyse toujours le quotidien de Washington, la question qui se pose aujourd'hui est celle du déséquilibre du pouvoir. Car les grandes organisations caritatives comme Oxfam ou les missions militaires de l'ONU opèrent, non seulement avec un sentiment d'immunité total, mais aussi en abusant de la déférence avec laquelle les accueille leurs hôtes reconnaissants. Dès-lors, il devient facile pour le personnel sur le terrain de profiter des jeunes hommes et femmes pauvres dont certains, par désespoir ou intimidation, n'ont d'autre choix que de vendre leur corps pour survire. Et, d'ailleurs, la liste des pays où ces actes ont eu lieu (Haïti, Tchad, Sud-Soudan, Libéria) ont en commun d'être en proie à la fois au chaos, mais également à la faiblesse des institutions et surtout à l'absence généralement de tout contrôle international. Voilà pourquoi, conclue THE WASHINGTON POST, le mieux qu'Haïti et d'autres puissent espérer, c'est que cette vague d'indignation suscitée par le comportement de certains travailleurs humanitaires se traduira par de véritables réformes dans les pays d'où sont originaires les organisations caritatives. Pour sa part, Oxfam a annoncé qu'une commission indépendante enquêtera sur la culture de la prédation sexuelle au sein même de l'organisation et mettra en place des mécanismes pour prévenir de futurs actes délictueux. Mais si ces promesses n'aboutissent pas à des changements réels, alors les Haïtiens ne seront pas surpris lorsque le prochain scandale éclatera à la Une des journaux.

Se méfier de celles et ceux qui veulent vous venir en aide, c'est également ce qui ressort d'une étude internationale récente sur le féminisme. Cette étude menée dans 32 pays et notamment rapportée par le quotidien IRISH EXAMINER révèle que seul un tiers des femmes se considère féministes, bien qu’une très large majorité d'entre elles défende l'égalité des sexes. Une réticence, sans doute, liée aux connotations complexes d’un terme encore mal perçu, explique le Courrier International dans un article de fond intitulé : Féministe, du mot qui dérange au mot de l’année. Et de fait, selon le dictionnaire américain Merriam-Webster, «féminisme» est bien le mot de l’année 2017. Plus exactement, c'est le terme qui a suscité, l'an dernier, le plus de recherches sur leur site Internet. Ce qui, en soi, apparaît plutôt comme une bonne chose, note THE CHICAGO TRIBUNE, si l’on considère que les gens sont curieux sur le sujet et qu’ils veulent apprendre. Pour autant, fallait-il vraiment attendre la misogynie de Donald Trump, la sortie du film Wonder Woman ou le mouvement #MeToo pour s’intéresser à la théorie de l’égalité à la fois politique, économique et sociale entre les femmes et les hommes ? Toujours est-il que le visage du féminisme est bel et bien, aujourd'hui, en pleine évolution. Il y a à peine trois ans le magazine TIME proposait qu’on bannisse ce terme au prétexte qu'il valait mieux, selon lui, s'en tenir aux problèmes d’inégalités que de se labelliser à outrance. A présent, le terme semble moins associé au féminisme radical. Son acceptation moderne est davantage synonyme d’émancipation. Et voilà pourquoi, conclue la journaliste du CHICAGO TRIBUNE, les gens devraient l'utiliser en toute confiance, sans malveillance mais avec fierté.

Et l'on termine avec le nouveau visage de la lutte anti-armes aux Etats-Unis. La nouvelle pasionaria de la lutte contre les armes à feu se nomme Emma Gonzales. A 18 ans, cette rescapée de la fusillade de Parkland a une colère non contenue et surtout une détermination sans limites. De sorte, écrit ce matin la correspondante du TEMPS, qu'on risque bien d'apercevoir son visage encore souvent. Dès demain, avec d’autres survivants, elle participera à un débat sur CNN où elle sera confrontée à des politiciens, parmi lesquels le sénateur républicain Marco Rubio, dont la campagne a été alimentée à coups de millions par la NRA. Ce même jour, Donald Trump recevra des rescapés. En fera-t-elle partie ? Pour l'heure, la Maison-Blanche se garde de donner des précisions. Mais si tel était le cas, on imagine qu’elle n’hésitera pas à l’interpeller comme elle l’a déjà fait samedi dernier : «Si le président me dit en face que c’était une terrible tragédie et qu’on ne peut rien y faire, je lui demanderai combien il a touché de la NRA. Moi, je le sais : 30 millions de dollars. Divisés par le nombre de victimes par balles aux Etats-Unis rien qu’en 2018, cela fait 5800 dollars par mort. Est-ce là ce que valent ces gens pour vous, Monsieur Trump?» Quoi qu'il en soit, à travers Emma Gonzalez c’est désormais toute une jeunesse qui se mobilise. C’est la première fois que des rescapés d’une fusillade donnent autant de la voix et que les médias en font autant écho. Reste à savoir s'il s'agit là d'un véritable tournant.

Par Thomas CLUZEL

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