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Visite du président syrien Bachar el-Assad dans la Ghouta orientale

Ma vie de despote

5 min
À retrouver dans l'émission

Le régime syrien a reconquis plus de 80% de la Ghouta orientale, le dernier fief rebelle aux portes de Damas. Un mois jour pour jour après le début de cette opération, le président Bachar el-Assad s'est lui rendu sur place, auprès des troupes du régime.

Visite du président syrien Bachar el-Assad dans la Ghouta orientale
Visite du président syrien Bachar el-Assad dans la Ghouta orientale Crédits : HO / SYRIAN PRESIDENCY FACEBOOK PAGE - AFP

La vidéo est, pour le moins, étonnante. La scène s'ouvre sur un homme, vêtu d'un costume noir, au volant de sa berline, intérieur gris. Il porte des lunettes de soleil. Et de sa voix calme et douce, note THE NEW YORK TIMES, le voilà qui propose au spectateur de le conduire en banlieue, à quelques kilomètres seulement du centre de la capitale, au cœur de la guerre de son pays. Le coude à la portière, il manœuvre avec souplesse de l'autre main, le plus souvent avec trois doigts seulement posés sur le volant, en passant devant des bâtiments bombardés. Pour autant, vous ne verrez nullement, ici, d'enfants blessés, ni de rangées de cadavres enveloppés dans des linceuls. Et pour cause, puisque l'homme qui se propose ainsi de nous faire la visite n'est autre, en réalité, que le président syrien lui-même : Bachar el-Assad. 

Une vidéo de propagande, en somme, qui n'a d'autre but que de proposer une vision alternative de sa guerre. Là où certains se mettraient facilement en scène, à grand renfort de défilés militaires ou de démonstrations de richesses, lui cultive son image d'homme proche du peuple, seulement accompagné pour l'occasion du passager qui le film et sans aucune mesure de sécurité, du moins, visible par l'œil complice de la caméra. Bien entendu, à aucun moment il ne sera fait allusion au propre rôle de Bachar el-Assad dans cette guerre, pas plus qu'aux 1 500 civils tués dans la Ghouta orientale depuis que son gouvernement a commencé sa campagne pour prendre la région le mois dernier. 

Et puis sur un autre front de cette guerre, là ce sont d'autres images qui circulent : celles des soldats turques victorieux, après la prise de contrôle d'Afrin.Sans compter qu'hier, 24 heures à peine après la victoire de ses troupes sur les miliciens kurdes, le président Erdoğan a affirmé que les forces turques poursuivraient leur offensive contre les YPG (Unités de protection du peuple) le long de la frontière turco-syrienne et même, si nécessaire, jusqu'en Irak. Une offensive, précise aussitôt le correspondant de CNN, qui menace d’alimenter du même coup les tensions avec Washington, qui s’est allié avec les kurdes dans sa lutte contre les djihadistes du groupe État islamique. A ceci près, toutefois, que les Américains sont restés, pour l'heure, largement silencieux. Pis encore, dit-il, ils semblent être restés là, à regarder leurs alliés être mis en pièces par les Turcs. 

Deux coups de poignard dans le dos

Et puis si ce manque de réaction de la part des Etats-Unis a été ressenti par les kurdes comme un véritable coup de poignard dans le dos, un premier coup avait déjà été porté par la Russie, précise LE TEMPS. Moscou, en effet, n’a pas davantage bronché lorsqu’Ankara a lancé son opération militaire, alors même qu'à Afrin, précisément, les kurdes s’étaient placés sous la protection de la Russie, laquelle maintenait dans cette enclave une demi-douzaine de postes militaires.

Direction, à présent, l'Egypte, à moins d'une semaine de l'élection présidentielle. Et là-bas, pour protéger le pays contre le mauvais œil, les ennemis extérieurs et plus encore les ennemis intérieurs, quoi de mieux qu'un bon appareil sécuritaire ? Dans les colonnes du quotidien du Caire L'EGYPTIEN AUJOURD'HUI, repéré par le Courrier international, un écrivain s’insurge (non sans une certaine ironie) contre ce système répressif, qui régit aujourd'hui toute la vie publique (des médias aux syndicats, en passant par les partis politiques) et étouffe son pays. Mais, tout bien pesé, puisqu’il sait tout sur tout, pourquoi ne pas laisser, aussi, à cet appareil sécuritaire le soin de procéder au choix du bon candidat ? C'est vrai, qui irait croire aujourd'hui que les petites gens soient capables de prendre la bonne décision, si d’aventure ils avaient la possibilité de choisir librement entre plusieurs candidats ? 

Depuis la grandiose révolution de 1952, le but est de réduire au strict minimum la participation politique de la population. Or n’est-ce pas ainsi que l’Égypte a vécu, cinquante ans durant, dans une stupéfiante stabilité ? Aucun président n’a quitté le pouvoir de son vivant. En tout cas jusqu’à Moubarak et jusqu’au moment où les Américains ont eu la mauvaise idée de faire pression pour qu’on organise des élections pluralistes. Mais cela ne convient point à l’Égypte, écrit toujours l'écrivain, car il y en a, dit-il, qui en profitent pour se déclarer candidats alors que personne ne leur a rien demandé. Et d’autres qui appellent la population à voter pour des gens qui n’ont pas l’heur de plaire à l’appareil sécuritaire. Bref, toutes sortes de dysfonctionnements et de comportements irresponsables dont l’Égypte a eu à souffrir depuis quelques années. Et l'article de s'achever par cette conclusion, cette fois-ci aucunement ironique : nulle part, le pouvoir n’est entre les mains de la population, même pas dans les pays qui se targuent d’être démocratiques. 

Il est temps de rappeler la fragilité de nos démocraties

L'occasion, justement, de s'interroger sur les tenants d’un ordre débarrassé de l’Etat de droit.Le printemps des despotes, c'est le titre choisi ce matin par l’éditorialiste du TEMPS. Car c’est bien là, dit-il un trait de notre époque : un peu partout, les valeurs démocratiques sont en recul, questionnées, décriées, abandonnées ; et un peu partout, les hommes providentiels, eux, sont plébiscités. De sorte que le pouvoir se concentre de plus en plus, aujourd'hui, dans les mains de quelques individus. Tandis que le président russe s’est assuré les conditions d’une victoire qui ne souffrait aucune opposition réelle, son homologue chinois s'est ouvert quelques jours plus tôt la voie d’une présidence à vie, par un vote presque unanime de son parlement. Demain, le président égyptien sera, lui, triomphalement reconduit à la tête de son pays. De son côté, avec la conquête d’Afrin, le président turc affirme un peu plus sa stature militaire, tout comme le président syrien, lequel pourra se décréter à nouveau maître de son pays une fois la reprise de la Ghouta achevée. 

Mais cette tentation de l’homme fort (supposé être en lien direct avec le peuple) est également portée aujourd'hui en Europe, par les partis populistes qui, élection après élection, progressent partout. Leur figure de proue, Viktor Orbán, sera elle aussi bientôt réélue en Hongrie. Et il en va de même aux Etats-Unis, où Donald Trump élimine peu à peu toute voix divergente dans son entourage, y compris au profit d’apologistes de la torture. Bien sûr, on peut toujours tenter de se rassurer, en rappelant que la popularité des despotes est en grande partie factice. Mais, faute de se montrer capables de leur opposer un front commun, les démocraties européennes seront de plus en plus mises au défi de leur résister dans un rapport de force inégal. Voilà pourquoi, dit-il, il est temps de se rappeler la fragilité de nos démocraties.

Par Thomas CLUZEL

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