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Le président russe Vladimir Poutine (g) et le président américain Donald Trump (d)

De l'audace, encore de l'audace

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Européens et Nord-Américains ont annoncé, lundi, une série d'expulsions sans précédent de diplomates russes, en représailles à la tentative d'assassinat de l'ancien agent double russe Sergueï Skripal, attaque que Londres impute à la Russie.

Le président russe Vladimir Poutine (g) et le président américain Donald Trump (d)
Le président russe Vladimir Poutine (g) et le président américain Donald Trump (d) Crédits : SAUL LOEB - AFP

A lire la presse, ce matin, il semblerait que le monde entier se soit soudain réveillé en sueurs, pris d'une crise de panique et envahi par un seul et même cauchemar, peuplé partout d'espions venus du froid. Hier, en réponse à l'empoisonnement de Sergueï Skripal, Européens et Américains se sont tous dressés comme un seul homme pour annoncer ce que la presse britannique, à l'instar du TIMES, salue ce matin comme la plus grande expulsion massive d'espions russes de l'Histoire. Au total, 116 diplomates vont ainsi être expulsés de 23 pays. Jamais, depuis la guerre froide, un coup aussi grand n'avait été porté contre les réseaux de renseignement russes en Occident, se félicite à son tour THE GUARDIAN. Et même si l'on imagine que la Russie n'en restera pas là, prévient THE I, son confrère DAILY EXPRESS y voit d'ores et déjà une victoire pour Theresa May contre celui que THE DAILY MIRROR, cette fois-ci, désigne du doigt (comprenez en caractère gras et en lettres capitales) ce matin comme Le paria : Vladimir Poutine.

Reste, toutefois, quelques bémols. Aux Etats-Unis, par exemple, même si cette expulsion massive constitue la plus importante de tous les temps, éclipsant même les jours les plus sombres de l'affrontement avec l'Union soviétique, note THE NEW YORK TIMES, la seule vraie conclusion à en tirer est qu'il y a bel et bien quelque chose qui divise la Maison-Blanche. En particulier, le manque d'énergie de Donald Trump à commenter (notamment sur Twitter) cette décision sans précédent laisse à penser que le président persiste, lui, à vouloir éviter toute condamnation publique de son homologue russe, qu'il a d'ailleurs encore appelé la semaine dernière pour le féliciter de sa réélection pourtant largement considérée comme une imposture. Ensuite, si ces expulsions sont un bon premier pas, elles ne sont, en l'occurrence, qu'un premier pas, insiste de son côté THE WASHINGTON POST. Les opérations malveillantes de la Russie à l'Ouest s'étendent, en réalité, bien au-delà des agents qu'elle envoie sous couverture diplomatique, écrit le journal. Et en ce sens, ces expulsions n'affectent donc en rien la véritable base du pouvoir de Vladimir Poutine.

Enfin, côté européen la question se pose également : jusqu'où ira la solidarité de l'UE vis-à-vis de Londres ? La DEUTSCHE WELLE, en particulier, juge que cette rhétorique de la solidarité permet surtout de créer une unité artificielle et de minimiser les problèmes réels de l'Union. Ou quand l'UE cible de plus en plus ses ennemis extérieurs et veut faire oublier l'ampleur de ses divisions internes.

Poker menteur

Autre partie de poker menteur, celle qui se joue entre l'UE et la Turquie. Hier soir, le président turc Recep Tayip Erdoğan était invité en Bulgarie à la table des dirigeants européens, dans le petit château coquet d’Euxinograd, dont le nom précise LE TEMPS fait référence à l’ancienne appellation de la mer Noire : le Pont-Euxin, lui-même baptisé à partir d’un mot grec signifiant «mer hospitalière». Fallait-il y voir un symbole subliminal ? En l'occurrence, hier soir, la mer était sourtout houleuse. Quand Ankara a dit réclamer une relance du processus d'adhésion de son pays à l'UE, celle-ci lui a aussitôt rappelé les nombreux différends qui l'opposent dans plusieurs dossiers brûlants (de l'érosion de l'Etat de droit en Turquie à l'intervention controversée des troupes d'Ankara dans le nord de la Syrie). Reste, évidemment, la carte maîtresse d’Erdoğan face à l’Europe, la même d'ailleurs depuis deux ans : ces réfugiés qui avaient massivement afflué sur les côtes grecques en 2015 et qui se trouvent désormais cantonnés en Turquie depuis l’accord migratoire de 2016. Or, en échange de ce confinement sur son territoire, la Turquie avait obtenu de recevoir 3 milliards d’euros. Et, hier soir, Erdoğan n'a pas manqué de rappeler les retards accumulés dans le versement de cette enveloppe.

Le tact dans l’audace, c’est de savoir jusqu’où on peut aller trop loin.

Puigdemont restera en prison en Allemagne, le temps que la justice se prononce sur son éventuelle extradition vers l'Espagne. L'information est à la Une, ce matin, de toute la presse espagnole. Et sur ce dossier, aussi, il semble bien que l'Europe joue sa crédibilité. Pour le quotidien catalan EL PUNT AVUI, la décision que prendra l'Allemagne ne saurait être considérée comme une affaire bilatérale. Nous nous trouvons, dit-il, face à un dilemme européen, qui impactera la légitimité à la fois éthique et morale de l'UE. Ce qui pourrait, notamment, donner lieu à des conflits avec d'autres pays tels que la Belgique, la Suisse ou l'Ecosse, qui doivent, eux-aussi, prendre des décisions sur des Catalans en exil. 

Et puis l'arrestation de Puigdemont par l'Allemagne pourrait, finalement, s'avérer être un cadeau empoisonné à l'Espagne, pointe de son côté le correspondant à Bruxelles de LA STAMPA. Pour faire face aux innombrables défis qui attendent l'UE, Merkel a besoin d'une unité forte et solidaire. Sur ce point, l'axe Berlin-Paris est, a priori, une chose sûre. Mais Merkel a aussi besoin de l'Espagne et sans doute l'arrestation de Puigdemont en cavale lui vaudra-t-elle la reconnaissance éternelle de Madrid. Mais qui en profitera au final ? Et la FRANKFÜRTER ALLGEMEINE ZEITUNG, notamment, de rappeler que Carles Puigdemont n’est rebelle qu’au sens politique du terme, mais pas dans sa signification criminelle. En clair, il n'a pas organisé de soulèvements violents, il n'a pas planifié d'actions militaires et n'a pas davantage provoqué de guerre civile.

Enfin en Espagne, cette fois-ci, Mariano Rajoy a lui tout intérêt à faire plutôt profil bas, note LA NACION. Pourquoi ? Parce qu'il doit réunir une majorité pour voter le budget de l'État qui sera adopté aujourd'hui en conseil des ministres. Or avec un gouvernant en minorité, il devra notamment obtenir le soutien des nationalistes basques qui, eux, exigent de mettre fin à la mise sous tutelle de Catalogne. Et LA VANGUARDIA de rappeler, ainsi, ce que Jean Cocteau disait de l'audace : «Le tact dans l’audace, c’est de savoir jusqu’où on peut aller trop loin».

Par Thomas CLUZEL

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