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Le président américain Donald Trump

Politique étrangère ou politique de l'étrange

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Après des mois de rumeurs sur un départ mille fois donné comme imminent, le sort du secrétaire d’Etat américain a été scellé d'un simple tweet. Hier, Donald Trump a limogé Rex Tillerson, avec lequel il entretenait des relations notoirement difficiles.

Le président américain Donald Trump
Le président américain Donald Trump Crédits : MANDEL NGAN - AFP

Même si la nouvelle était attendue ou, à tout le moins, prévisible, le limogeage hier du secrétaire d'Etat américain n'en demeure pas moins largement commentée, encore ce matin, à la Une de la presse américaine. Et en premier lieu, peut-on lire sur le site de CBS, parce que ce remaniement est de très loin le plus gros effectué à ce jour, quand bien même les têtes sont généralement habituées à valser sous la Maison-Blanche. Mais plus encore, ce sont les véritables raisons de ce limogeage qui interrogent. Bien sûr, depuis que Rex Tillerson avait osé qualifier le président de «débile», c'est peu de dire que ses relations avec le locataire de la Maison Blanche étaient, disons, tendues. 

Ensuite, celui que THE WASHINGTON POST avait pourtant qualifié un temps de «petit chien de Donald Trump» ne cachait pas, en réalité, ses désaccords avec le président sur un certain nombre de dossiers cruciaux.  L'homme s'était régulièrement retrouvé en porte-à-faux. Et d'ailleurs, toujours à en croire le journal de la capitale, c'est justement leur différend au sujet du nucléaire iranien qui pourrait expliquer la décision de Donald Trump de se séparer de Rex Tillerson. Pour d'autres, à l'instar ce matin du FINANCIAL TIMES ou du NEW YORK TIMES, il semblerait que ce soit plutôt la perspective d'un sommet avec la Corée du Nord qui soit devenue le prétexte d'un nouveau nettoyage de printemps. Ces derniers jours, rappelle la correspondante du TEMPS, Rex Tillerson avait dû rétro-pédaler dans ce dossier sensible. Peu de temps après la confirmation par Trump d’une possible rencontre avec son homologue nord-coréen, Tillerson, qui n’avait pas caché jusqu'à présent son scepticisme face à la tenue de négociations, avait dû changer de ton et tenter de masquer le fait qu’il n’était pas au courant des dernières manœuvres. De son côté, la Maison-Blanche, elle, n'a pas ménagé ses efforts pour assurer que c’était bien l’intransigeance et la fermeté de Donald Trump qui avait permis une telle ouverture. Or qui a mis le plus de cœur à relayer cette version ? Le directeur de la CIA, Mike Pompeo, c'est-à-dire celui là-même que le président a justement choisi pour remplacer Tillerson.

Sauf qu'il existerait encore un autre dossier sensible qui expliquerait, in fine, le limogeage de Tillerson.Toute la question reposerait, en réalité, sur le fait de savoir quand, exactement, Rex Tillerson a-t-il appris qu'il était viré. Plusieurs hauts fonctionnaires de l'administration Trump ont fait savoir aux médias, dont THE WASHINGTON POST et CNN, que Tillerson avait été prévenu dès vendredi soir. La chaîne américaine a notamment rapporté que le secrétaire d'Etat avait reçu, vendredi, un appel du chef d'état-major de la Maison-Blanche pour lui indiquer qu'il serait remplacé mais sans lui préciser à quel moment. Et pourtant, Tillerson, lui, soutient qu'il a appris son licenciement comme tout le monde, sur Twitter, hier matin, peu après 8 h 44. D'où la question posée par THE ATLANTIC : Et si la Maison-Blanche mentait sur le timing (vendredi plutôt que mardi) pour ne pas dévoiler le véritable motif de ce licenciement ? 

Car que s'est-il passé entre temps ? Lundi, après les annonces fracassantes de Theresa May au sujet de l'attaque de Salisbury, Rex Tillerson a déclaré que Washington faisait «toute confiance à l'enquête britannique selon laquelle la Russie est probablement responsable de l'attaque avec un agent innervant qui s'est déroulée sur son sol». Et qu'a déclaré, lui, ce jour-là à la presse Donald Trump ? : «Dès que nous aurons mis les faits au clair, si nous sommes d'accord avec eux, nous condamnerons la Russie ou qui que ce soit d'autre». Ce qui n'était, a priori, pas franchement une marque de soutien inconditionnel envers la Grande-Bretagne. Et c'était même, plutôt, tout le contraire, écrit le journal. Et pourtant, la déclaration de soutien des États-Unis à la Grande-Bretagne aurait bien dû arriver le jour même où la première ministre britannique a porté son accusation. Or ça n'a pas été le cas. Pourquoi ? La Grande-Bretagne, elle-même, a pourtant dit s'être appuyé sur les rapports des services de renseignement américains. 

Feindre l'incertitude pour justifier l'inaction

Selon THE ATLANTIC, si Trump a préféré, ce jour-là, émettre des doutes sur l'exactitude de l'accusation britannique portée contre la Russie, ça n'est pas parce qu'il souhaitait exprimer là une incertitude de bonne foi sur des informations imparfaites, mais bien parce qu'il avait décidé de rejeter le point de vue consensuel des services secrets à la fois britanniques et américains. Ce qui fait écho, en réalité, à la même attitude que le président a choisi d’adopter s'agissant, cette fois-ci, de l'intervention russe dans les élections américaines pour l'aider à l'élire : feindre l'incertitude pour justifier l'inaction. Et voilà pourquoi, toujours selon le journal américain, Trump aurait choisi de punir son secrétaire d'État, pour ne pas avoir respecté, en somme, ses consignes de ne pas critiquer Vladimir Poutine. Sauf qu'en laissant désormais fuiter à la presse que Tillerson avait été prévenu de son limogeage dès vendredi soir, cela contredit évidemment l'idée que le soutien apporté, trois jours plus tard, par Tillerson à la Grande-Bretagne, aurait pu être le véritable mobile de son licenciement.

Quoi qu'il en soit, toute la presse britannique, elle, titre ce matin sur les éventuelles sanctions que le Royaume-Uni pourrait bien décider à l'encontre de la Russie.Theresa May doit réunir, ce matin, son Conseil de sécurité nationale, pour faire le point sur cette vague de sanctions, ainsi que le titre le quotidien I. On parle, d'ores et déjà, de la possible présence de troupes britanniques stationnées en Estonie, mais aussi d'un boycott diplomatique de la Coupe du monde de football en Russie, ou bien encore d'une version britannique de l'amendement américain Magnitsky (du nom d'un militant anticorruption russe) afin de saisir les biens des personnes coupables de violations des droits de l'homme. Enfin, la licence de la télévision russe RT (considérée comme un organe de propagande pro-Kremlin) pourrait également être dans le viseur du régulateur britannique.

Son corps portait des traces de strangulation.

Et puis en pleine tension, donc, entre Londres et Moscou, autour de l'affaire Skripal, voilà qu'un autre homme apparaît, également ce matin, à la une de la presse britannique. Son nom : Nikolaï Glouchkov, 68 ans. Un Russe, précise THE GUARDIAN, qui avait reçu l'asile politique au Royaume-Uni en 2010 et qui a été retrouvé mort, lundi, dans des circonstances encore indéterminées. 

Première page du journal "The Guardian", le mercredi 14 mars 2018
Première page du journal "The Guardian", le mercredi 14 mars 2018 Crédits : capture d'écran (via Kiosko.net)

La police britannique a souligné dans son communiqué qu'elle n'avait «pas de preuve d'un lien avec l'incident à Salisbury.» De son côté, sa fille Natalia, citée par le quotidien russe KOMMERSANT, assure que son corps portait des traces de strangulation. Toujours est-il que Glouchkov était un ancien partenaire en affaire de Boris Berezovski (ex-oligarque russe devenu opposant au Kremlin) et qui avait, lui, été retrouvé pendu dans sa résidence, près de Londres, en mars 2013. 

Par Thomas CLUZEL

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