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Le président français Emmanuel Macron et l'ex-président arménien Serge Sarkissian, à l'Elysée.

La tentation de la démocratie autoritaire

5 min
À retrouver dans l'émission

Des dizaines de milliers de personnes manifestent en Arménie contre l'ex-président Serge Sarkissian, élu par le Parlement au poste de Premier ministre avec des pouvoirs renforcés, ce qu'ils considèrent comme une tentative de rester éternellement au pouvoir.

Le président français Emmanuel Macron et l'ex-président arménien Serge Sarkissian, à l'Elysée.
Le président français Emmanuel Macron et l'ex-président arménien Serge Sarkissian, à l'Elysée. Crédits : LUDOVIC MARIN - AFP

Voilà plusieurs jours, déjà, que les rues d'Erevan bruissaient d'une saine colère. En s'allongeant sur la chaussée, des milliers de manifestants avaient réussi à bloquer les principales rues de la capitale de cette ancienne république soviétique du Caucase du Sud. En vain, précise LE MATIN, puisqu'hier l'ex-président arménien Serge Sarkissian, au pouvoir depuis 10 ans, a été élu au poste de Premier ministre. Un changement de fonction qui n'a rien d'une régression puisqu'en vertu de la révision constitutionnelle, qu'il a lui-même initié, c'est désormais le chef du gouvernement qui détient les réels clés du pouvoir. Ou comment changer de fonction pour se maintenir en poste. Un retour en force dénoncé, hier soir encore, par des dizaines de milliers de manifestants rassemblés dans le centre de la capitale, à l'appel du leader de l'opposition, Nikol Pachinian, lequel a annoncé le début d'une révolution pacifique de velours.

Même si l'information ne fait pas exactement, ce matin, ce qu'on appelle la Une de la presse, elle fait toutefois écho à un cycle infernal, celui entretenu par ces dirigeants indéboulonnables qui rêvent de pouvoir éternel. Après Xi Jinping, après Vladimir Poutine, après Viktor Orbán, la valse des hommes politiques réélus quasi à vie se poursuit inlassablement. Ainsi, pas plus tard que dimanche dernier au Monténégro, Milo Djukanovic au pouvoir presque sans interruption depuis 1991 (soit le dirigeant à la plus longue carrière politique en Europe) a été ... devinez quoi ... réélu. D'où ce commentaire de l'hebdomadaire de Podgorica MONITOR : les élections présidentielles de dimanche dernier étaient les septièmes depuis la mise en place d'un système multipartite, mais c'est comme si les Monténégrins ne l’avaient toujours pas compris. Depuis vingt-huit ans ils votent pour le même parti et son candidat : Milo Djukanovic. Et pourquoi ? Réponse du journal : cet homme a installé un système où l’État est identifié au Parti démocratique socialiste et où le modèle de gouvernance est fondé sur le clientélisme. En d’autres termes, sans lui, le système s’écroulerait.

Et l'on pourrait ainsi égrener la longue liste de ceux qui peuvent se prévaloir d'être toujours réélus haut la main.Il y a une semaine tout juste, en Azerbaïdjan, l'homme fort de Bakou, Ilham Aliev (au pouvoir depuis 15 ans) a été reconduit pour un quatrième mandat, à l’issue d’une présidentielle boycottée par l’opposition, dont certains représentants croupissent tout simplement en prison. Et, là aussi, l'explication avancée par le journal de Bakou ZERKALO répond à la même règle d'or qui veut que les gens optent en faveur de la stabilité, dont le garant est, pour eux, le président sortant. Ce qui n'empêche pas, d'ailleurs, d'agrémenter ladite règle par un tour de passe-passe. En l'occurrence, le scrutin était initialement prévu pour le 17 octobre prochain. Mais, fort opportunément, il a été avancé grâce à un décret présidentiel. Une manière, analyse le journal russe KOMSOMOLSKAÏA PRAVDA de ne laisser à personne le temps de mettre en place, par exemple, une révolution orange. 

Lui veut justement défaire «l’illusion mortifère de la démocratie autoritaire». Et lui, c'est Emmanuel Macron. Viktor Orbán et ses émules nationalistes d’Europe centrale sont prévenus, note LE TEMPS : Emmanuel Macron n’abdiquera pas ses ambitions pour un renouveau européen. Hier, devant le Parlement européen réuni en séance plénière, le président Français a tenu à répondre à «la tentation illibérale [qui selon lui] grandit chaque jour». Reste que ce discours, destiné à mobiliser ses pairs contre «la voie sans issue du déchirement nationaliste», aura toutefois buté sur un obstacle majeur, relève le journal : la donne électorale de plus en plus favorable aux populismes, alimentés par la peur des migrants. Pas une seule référence aux récentes élections en Italie ou en Hongrie ; pas un mot sur les dérives de la Pologne en matière d’Etat de droit ; aucune mention, non plus, du fossé creusé au sein des populations par l’intégration difficile des migrants ; et enfin pas de référence directe au Brexit britannique. Ce faisant, conclue le journal, Emmanuel Macron pas répondu à la question qui mine tout l’édifice communautaire, et à laquelle l’Allemagne d’Angela Merkel (qui le recevra demain) est aujourd’hui confrontée avec la montée de l’extrême droite : comment éviter que cette souveraineté européenne effraie encore plus les autres souverainistes, arc-boutés sur les Etats-nations ? 

Ce matin, la photo en première page du quotidien THE INDEPENDENT montre un Emmanuel Macron les deux mains jointes, comme s’il priait, la tête auréolée d’une couronne, celle dessinée derrière lui par les étoiles du drapeau européen. Et pourtant, à lire les commentaires dans la presse européenne relevés par le Courrier International, le président français a visiblement perdu de son aura. Hier, même Emmanuel Macron a certes prononcé des phrases mémorables qui visaient à donner un second souffle à la démocratie européenne, concède la BBC, pour autant le mythe Macron, ainsi que l'écrit la FRANKFÜRTER ALLGEMEINE ZEITUNG, cette longue lune de miel entre le nouveau président français et une Europe sous le charme a pris fin, cédant la place à la dure réalité du jeu politique. Pour le site d'information POLITICO, le défi européen auquel fait face aujourd'hui le président français est qu'il est bien plus facile d’entrer à l’Élysée à 39 ans que de réformer l’Europe. Pourquoi ? Parce qu’il ne suffit pas d’avoir des idées et de l’énergie pour changer des institutions européennes fatiguées, cela nécessite aussi des alliés. Or même si dans le domaine européen, Emmanuel Macron se positionne aujourd'hui en meneur, comprenez quelqu’un que les autres suivent volontiers analyse la DEUTSCHE WELLE, un meneur est aussi celui derrière qui beaucoup préfèrent se cacher. Et le journal de Francfort de préciser encore : à Bruxelles comme ailleurs, il lui faudra négocier et accepter les compromis. C'est là, désormais, que se situent les limites de la révolution à la Macron.

Pour autant, ce serait sans doute une erreur que de sous-estimer la capacité d'Emmanuel Macron à charmer, toujours et encore.Pour preuve, ce mois-ci, il deviendra le premier dirigeant étranger à recevoir une visite d'État à Washington, depuis l'entrée en fonction de Donald Trump. Et c'est précisément à cette occasion que le magazine VANITY FAIR lui consacre, aujourd'hui, un très long portrait, duquel il ressort pour le journaliste que les deux présidents ont décidément beaucoup en commun : tous deux, dit-il, étaient des étrangers de la politique élus à leur premier essai ; tous deux ont bénéficié, pour cela, d'un rejet populiste des partis traditionnels ; mais tous deux ont également des tendances autoritaires ; et tous deux, enfin, cherchent à tenir leurs promesses de campagne, pour le meilleur ou pour le pire.

Par Thomas CLUZEL

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