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Le président américain Donald Trump

Les lignes rouges de la rhétorique politique

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La Cour suprême des Etats-Unis a rendu un arrêt approuvant la légalité du décret présidentiel qui durcit les conditions d'entrée aux Etats-Unis des ressortissants en provenance de certains pays majoritairement musulmans.

Le président américain Donald Trump
Le président américain Donald Trump Crédits : AL DRAGO / CONSOLIDATED NEWS PHOTOS / DPA - AFP

Lorsque Donald Trump se félicite, en lettre capitales sur Twitter, d'une victoire importante, il y a généralement fort à parier que celle-ci réponde à une logique déconcertante. Et pour peu qu'un chroniqueur de la chaîne américaine FOX NEWS (la seule qui trouve grâce aux yeux du président) y voit lui-même une grande réussite pour la sécurité nationale, dès-lors il ne fait aucun doute que la controverse est à portée de plume. Hier, par cinq voix contre quatre, les juges de la Cour Suprême ont validé le décret migratoire qui interdit le territoire américain, de façon permanente, aux ressortissants de six pays, pour la plupart à majorité musulmane. Avec ce jugement (lequel met fin à plusieurs mois de bataille judiciaire), ce ne sont pas moins de 150 millions d’individus qui risquent de voir désormais les frontières des Etats-Unis se refermer sur eux, précise en Une ce matin le quotidien ABC

Selon la Haute Cour, le président américain n’aurait fait qu’user de façon légitime de ses prérogatives en matière d’immigration. En clair, ce texte ne serait en rien contraire à la législation nationale, pas plus qu'il ne contreviendrait au premier amendement, lequel interdit qu’une religion puisse prévaloir sur une autre. Et c'est ainsi qu’hier les biais anti-musulmans reprochés au président n’ont pas été retenus. Et pourtant, rappelle ce matin le quotidien en ligne THE ATLANTIC, qui peut avoir oublié les propos du président américain tournant en dérision les immigrants latino-américains en «violeurs», les musulmans en «terroristes» et les Africains comme issus de «pays de merde» ? D'où ce commentaire cinglant de l'éditorialiste : quand la Cour Suprême des Etats-Unis donne son feu vert à la discrimination. Hier, les juges ont envoyé le message que l'administration est aujourd'hui libre de transformer les préjugés en politique publique.

Haro sur les migrants, c'est également ce qui ressort d'un curieux exercice mené, hier, par des centaines de policiers et soldats autrichiens.Il était tôt mardi matin, raconte DER STANDARD, lorsque les journalistes ont été conviés à assister à un vaste exercice de contrôle des frontières, au point de passage avec la Slovénie, celui-là même par lequel des milliers de migrants avaient transité en 2015. Plus de 700 policiers et soldats et deux hélicoptères étaient mobilisés pour l'occasion. Pendant près d'une heure et demie, tous se sont entraînés à arrêter et refouler de faux réfugiés, joués par des stagiaires de la police. Un exercice à grande échelle mais plus encore une vaste démonstration de force en forme de défi, écrit THE TELEGRAPH, lancé à l'encontre de la politique migratoire européenne défendue, en particulier, par la chancelière allemande.

De son côté Angela Merkel, justement, engagée dans un bras de fer sur la politique migratoire de son pays a lancé des signes d'apaisement en direction de l'aile droite de sa coalition. Confrontée à la fronde de ses alliés de la CSU (qui exigent un durcissement de la politique migratoire), la chancelière a déclaré hier soir lors d'une réunion parlementaire des conservateurs : «Notre destinée est commune», elle a «démontré notre force et elle la démontrera à l'avenir aussi». Angela Merkel faisait ici référence à l'alliance historique scellée après-guerre entre son parti (CDU) et sa petite sœur bavaroise (CSU), avec laquelle elle est en conflit aigu, au point de menacer son gouvernement. Or ce geste de détente a visiblement été plutôt bien reçu. A son tour, un haut responsable de la CSU a évoqué une «destinée commune». Et «notre objectif, c'est que cela reste ainsi», a-t-il assuré. Quant au ministre de l'Intérieur, il a lui également exclu que la coalition gouvernementale puisse voler en éclat. 

Ce dont se réjouit le magazine DER SPIEGEL, repéré par le Courrier International et pour qui les tensions exacerbées entre les deux alliés sont une ineptie difficile à comprendre. Se rend-on bien compte de la situation ?, interroge l'éditorialiste. Pendant que le président américain détruit allègrement l’ordre occidental, que la Chine s’élève au rang de puissance mondiale et que l’Europe se déchire comme rarement auparavant, notre gouvernement, lui, se dispute sur le contrôle et l’éventuel refoulement de migrants à trois postes-frontières en Bavière, trois postes parmi des centaines d'autres. Or si l’objet de cette querelle est ridicule, ses conséquences, elles, ne le sont pas. Le cas échéant, la chancelière et le ministre de l'intérieur pourraient détruire ni plus ni moins que l'alliance CDU-CSU, c'est-à-dire le pilier qui, depuis des décennies, assure la stabilité même de la République fédérale.

Reste que toutes ces négociations à l'œuvre actuellement en Allemagne, autour des migrants, exposent en plein jour le divorce actuel qui existe aujourd'hui de manière plus générale entre la politique et la réalité en Europe, s’inquiète ce matin en Une IL CORRIERE, avant de préciser que le prochain acte aura lieu demain, lorsque se réuniront les 28 dirigeants de l'Union Européenne à Bruxelles.

Enfin, face à toutes ces digues sur le point de céder, s'agissant notamment de la crise migratoire, une chroniqueuse du TEMPS a choisi, elle, de s'intéresser ce matin aux lignes rouges de la rhétorique politique. Cette métaphore de la ligne rouge est aujourd'hui à la mode. Mais surtout, elle apparaît généralement d’autant plus rouge que grandit l’impuissance des politiciens à la faire respecter. Preuve que, désormais, elle ne fait plus peur. Ou quand la ligne rouge devient la ligne Maginot de la rhétorique politique, aussi grandiloquente que franchissable. Et la chroniqueuse d'en conclure : contrairement aux frontières, issues de la majesté de la loi, les lignes rouges, elles, sont des épouvantails sécuritaires qui ne durent bien souvent que le temps d’accoutumance des moineaux.

Par Thomas CLUZEL

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