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Illusion d'optique : le praxinoscope theatre, appareil invente par Emile Reynaud (1844-1918). Gravure in "La Nature. Revue des sciences et de leurs applications aux arts et a l'industrie", 1880.

Illusion et interprétations

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Depuis quelques jours, un mot de seulement deux syllabes sème une zizanie mondiale chez les internautes, les divisant en deux camps opposés : ceux qui entendent «Yanny» et ceux qui entendent «Laurel».

Illusion d'optique : le praxinoscope theatre, appareil invente par Emile Reynaud (1844-1918). Gravure in "La Nature. Revue des sciences et de leurs applications aux arts et a l'industrie", 1880.
Illusion d'optique : le praxinoscope theatre, appareil invente par Emile Reynaud (1844-1918). Gravure in "La Nature. Revue des sciences et de leurs applications aux arts et a l'industrie", 1880. Crédits : LEEMAGE - AFP

Peut-être avez-vous entendu cet extrait audio qui soulève les passions depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux, un extrait de quelques secondes à peine, introduit seulement par cette question : «Yanny» ou «Laurel» ? Finalement, c’est THE NEW YORK TIMES qui aura mis fin à l’insoutenable suspens, hier, en retrouvant d'où provenait cet extrait. Il s'agit d'un fichier audio issu du site «Vocabulary.com» sur la page du mot ... «Laurel». Or la voix qui prononce, donc, «Laurel» n'est pas celle d'un robot mais bien celle d'un être humain, précise de son côté le site WIRED. Et voilà pourquoi ce sondage, a priori anecdotique, pose en réalité une question, écrit LE JOURNAL DE MONTREAL : comment expliquer qu’une seule et même réalité soit interprétée de manière si différente ? Il y a, tout d’abord, les pièges de la perception. C’est à partir de nos perceptions que l’on construit une représentation de la réalité. De sorte qu'une fois qu’on a perçu quelque chose d’une certaine manière, il devient extrêmement difficile de se convaincre du contraire. En d’autres termes, selon un professeur de psychologie à l'Université de Sydney interrogé par THE GUARDIAN, il s'agit d'une sorte de bug du cerveau, qui n'arrive pas à choisir entre deux interprétations. Il suffit qu'il y ait la moindre ambiguïté pour que le cerveau se bloque sur une seule interprétation. Or, dans le cas présent, toutes les conditions sont justement réunies pour nous faire perdre la tête. Tout d'abord, note le site de CNN, la faible qualité de l'enregistrement porte à confusion. Ensuite, renchérit THE HUFFINGTON POST, cela dépend des réglages sonores de votre appareil. A cela s'ajoutent l'accent mais aussi votre âge, ou plus exactement votre faculté à entendre les fréquences basses ou aiguës, explique THE VERGE. Enfin, un phonéticien interrogé dans les colonnes du NATIONAL GEOGRAPHIC explique, lui, qu'en anglais les lettres «L» et «Y» mais aussi «R» et «N» nécessitent les mêmes mouvements de la langue. Ou dit autrement, phonétiquement «Yanny» et «Laurel» ne sont pas si éloignés, même s’ils ne sonnent pas du tout pareil.

Quoi qu’il en soit, hier soir, même la Maison Blanche a succombé au phénomène viral sur internet.Une brève vidéo a été postée où douze personnes en tout, dont la fille du président Ivanka mais aussi le vice-président Mike Pence, donnent leur version. On y trouve aussi la proche conseillère Kellyanne Conway, celle qui a remis au goût du jour l'expression «faits alternatifs». La porte-parole de la Maison Blanche, Sarah Sanders, se prête également au jeu. Son interlocuteur, lui dit : «Sarah, il a été rapporté que vous entendez Laurel, que répondez-vous?». Et elle de rétorquer : «Clairement, vous tenez vos informations de CNN car c'est une Fake News. Tout ce que j'entends, c'est Yanny», se défend-elle. Enfin, celui qui conclue la vidéo n'est autre que Donald Trump, lui-même, lequel tranche par cette pirouette inattendue : «J'entends covfefe», ce mot inexistant qu'il avait utilisé dans un tweet devenu célèbre et qui, à l'époque, avait suscité tout autant d'interrogations que de sarcasmes. 

Bref, vous l’aurez compris, un peu d'humour qui fait du bien, en particulier au moment même où les commentateurs s'attachent à critiquer de plus en plus vertement la diplomatie américaine décrite, elle aussi, comme une forme d'illusion. C'est en tous les cas l'analyse défendue par THE NEW YORK TIMES, cité par le Courrier International. Et de préciser : quel est le point commun entre l'accord sur le nucléaire iranien, l'accord de Paris sur le climat, le Partenariat Trans Pacifique ou bien encore l’Accord de libre-échange nord-américain ? Dans tous ces cas, Donald Trump a montré qu’il était prompt à torpiller les compromis négociés avant lui, en jurant qu’il obtiendrait de meilleurs arrangements. Autant de promesses vide de sens et, en l'occurrence, jamais tenues. 

Mais pis encore, en imposant un nouveau rapport de force, Donald Trump aura surtout réussi à obtenir exactement le contraire de ce qu'il souhaitait. Prenez le cas du dossier sur le nucléaire iranien, tout porte à croire que sa décision permettra, en effet, à l’Iran de relancer sérieusement son programme nucléaire. Quant aux relations avec nos alliés européens les plus proches, écrit toujours THE NEW YORK TIMES, elles n'en sortiront que fragilisées. Non seulement les dirigeants de l'UE, précise LE TEMPS, se sont accordés cette semaine sur une approche unie pour sauvegarder l’accord avec Téhéran, mais les européens discutent, par ailleurs, de la possibilité d’appliquer une loi dite «de blocage», pour protéger leurs entreprises face aux menaces de sanctions américaines. Enfin, THE DAILY BEAST fait remarquer, lui, que grâce aux efforts de Donald Trump les élections législatives en Irak ont été remportées par deux listes : la première alliée à Moqtada al-Sadr, dont l'armée a attaqué les troupes américaines il y a dix ans ; et la deuxième associée à un groupe si étroitement lié à l'Iran que son dirigeant, lui-même, a combattu aux côtés de Téhéran dans la guerre Iran-Irak.

Enfin, dernier exemple en date de cette diplomatie discordante, voire contre-productive : cette semaine, la Corée du Nord a opéré une spectaculaire volte-face. Pyongyang a non seulement annulé une rencontre inter-coréenne, mais aussi évoqué la possibilité de remettre en cause le tête-à-tête tant attendu entre Kim Jong-un et Donald Trump. D'où il ressort, là encore, note le quotidien HANDELSBLATT, que c'était définitivement une erreur de la part de Trump que d'annoncer la sortie de l'accord nucléaire avec l'Iran. Bien sûr, il est probable qu'il ne s'agisse de la part de Pyongyang que d'un coup de bluff, prédit THE WASHINGTON POST. Toujours est-il, écrit la FRANKFÜRTER RUNDSCHAU, que Kim Jong-un n’a finalement rien à perdre si le sommet avec les Etats-Unis ne se tenait pas. Ce serait surtout un coup dur pour Donald Trump, qui ne pourra pas se vanter d’avoir fait avancer les choses dans ce dossier, non plus. Rien que de plus normal, en somme, conclue à nouveau THE NEW YORK TIMES, s'agissant d'un homme qui, grâce à un livre et un reality-show, a acquis la réputation d’être un négociateur hors pair, en dépit d’une succession de faillites et de procès. Ou quand tout est une question d'interprétation.

Par Thomas CLUZEL

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