LE DIRECT
Des vêtements sont suspendus aux fils barbelés d'un camp de fortune de réfugiés et de migrants, près de la frontière entre la Serbie et la Hongrie.

Derrière le ciment des constructions idéologiques gît la dignité humaine

5 min
À retrouver dans l'émission

Les dirigeants européens ont bouclé un accord sur les migrations, avec la création de «plateformes de débarquements» de migrants en dehors de l'UE, pour dissuader les traversées de la Méditerranée.

Des vêtements sont suspendus aux fils barbelés d'un camp de fortune de réfugiés et de migrants, près de la frontière entre la Serbie et la Hongrie.
Des vêtements sont suspendus aux fils barbelés d'un camp de fortune de réfugiés et de migrants, près de la frontière entre la Serbie et la Hongrie. Crédits : ANDREJ ISAKOVIC / AFP - AFP

L'Occident fait-il face à une crise migratoire ? La question posée ce matin par THE WASHINGTON POST semble, a priori, déconcertante voire inattendue, tant la réponse, elle, paraît ne souffrir aucune contradiction, du moins au vue des innombrables articles qui nourrissent quotidiennement la couverture de cette actualité. Et c'est d'ailleurs encore le cas, ce matin, avec des titres tels que, justement : «La crise migratoire», en Une du site de la BBC ; mais aussi «La migration, une question cruciale pour l'Europe» en première page du TAGESSPIEGEL ; ou bien encore «L'Union Européenne en mauvaise posture avec ses migrants», en manchette de LIBERO

Le problème, en réalité, reprend THE WASHINGTON POST, c'est que lorsqu'il s'agit d'immigration, les sentiments l'emportent presque toujours sur les faits. En l'occurrence, la vision d'une dangereuse horde de barbares se massant aux portes de l'Europe, comme des Etats-Unis, est totalement exagérée. Cette année, par exemple, les arrivées de migrants en Europe via la Méditerranée ont diminué de plus de 50% par rapport à la même période l'an dernier et la baisse est encore plus marquée (80%) comparativement à 2016. Quant aux Etats-Unis, la très grande majorité des immigrants qui entrent dans le pays le font légalement. Leurs demandes de visas dépassent actuellement de deux-tiers celles de ceux arrivés sans papiers. Et que dire de tous ceux dont on nous rebat les oreilles qu'ils tentent de franchir la frontière par le Mexique ? Leur nombre n'a jamais été aussi faible depuis les années 1970. 

Et pourtant, les sondages d'opinion, eux, continuent de révéler qu'un nombre croissant de personnes surestiment la taille de cette population immigrée. Mais pas seulement, puisqu'ils sur-dimensionnent, aussi, leur dépendance à l'aide sociale. Ainsi, un quart des Français interrogés, un Suédois sur cinq et un Américain sur sept sont aujourd'hui persuadés que l'immigrant moyen reçoit deux fois plus d'aide gouvernementale que les résidents autochtones. Ce qui, évidemment, ne se vérifie dans aucun de ces pays. S'agissant des réfugiés, une étude menée par l'administration de Washington, elle-même, a révélé l'an dernier qu'ils avaient rapporté 63 milliards de dollars de plus en recettes publiques qu'ils n'en avaient coûté, au cours de la dernière décennie. Une étude aussitôt rejetée par la Maison Blanche parce qu'elle sapait la position de Trump sur la limitation du nombre de réfugiés. Plus généralement, tous les experts pointent désormais l'impact économique négatif auquel les États-Unis vont devoir faire face en raison de la baisse du nombre de travailleurs immigrés peu qualifiés. Et l'on pourrait en dire tout autant en Europe, où la demande de main-d'œuvre ne fera qu'augmenter à mesure que la population du continent vieillira, voire diminuera.

Et puis surtout, tous ces malentendus ont aujourd'hui des effets politiques, eux, bien réels. C'est le cas avec l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite au sein des gouvernements de coalition en Italie et en Autriche. Enfin, en Allemagne, même l'avenir politique de la chancelière est aujourd'hui menacé, par la branche la plus conservatrice de sa propre famille politique, qui juge sa politique migratoire trop permissive. 

En ce sens, analyse à son tour LE SOIR, il existe aujourd'hui un gigantesque paradoxe dans l’atmosphère de tragédie en devenir, qui flotte autour de l’enjeu migratoire : la crise politique, dopée par la multiplication de gouvernements de droite conservatrice et xénophobe, s’est accentuée alors même que les arrivées de migrants ont drastiquement chuté. Ou quand la vie politique et les sentiments publics ont leurs dynamiques, qui ne suivent pas celles des flux migratoires.

Hier, les dirigeants de l'Union Européenne réunis à Bruxelles ont tout de même fini par trouver un terrain d'entente sur les questions migratoires et se sont ainsi épargnés une nouvelle crise.Sauf que loin d'apporter une solution à la question de l'immigration, le sommet s'est contenté de le déplacer, analyse LA STAMPA. En clair, les Vingt-huit ont décidé de renforcer leurs frontières extérieures. Le communiqué indique, par ailleurs, que la piste de l'instauration de centres d'accueil situés hors du territoire européen sera explorée. Ou quand les responsables européens préfèrent endosser la chemise nationale, voire nationaliste, plutôt que le manteau européen, écrit l'éditorialiste du FRANKFÜRTER ALLGEMEINE ZEITUNG. Et THE WASHINGTON POST, à nouveau, d'en conclure : Comme cela a toujours été le cas, l'Occident choisi de se cadenasser, alors même que les véritables crises humaines se situent en dehors de ses frontières.

Enfin, toujours derrière le ciment, non plus idéologique mais le vrai cette fois-ci, on trouve aussi parfois le terrorisme. Le cimentier Lafarge a été mis en examen hier pour «complicité de crimes contre l’humanité» en Syrie. C'est la première fois au monde, précise LE TEMPS, qu'une entreprise est ainsi mise en examen pour complicité de crimes contre l'humanité. Et la première fois, aussi,  en France qu'une maison mère est mise en examen pour les activités d'une de ses filiales à l'étranger. Entre 2011 et septembre 2014, l'entreprise aurait versé jusqu'à treize millions de dollars à différents groupes insurgés (dont l'organisation Etat islamique) afin de poursuivre les activités de sa cimenterie de Jalabiya en Syrie, à 80 kilomètres de Raqqa (l'ex-capitale de l'EI). Un aveuglement causé par la cupidité financière des dirigeants de Lafarge de l’époque, soucieux non seulement de ne pas fermer la cimenterie, mais aussi de se positionner pour une éventuelle reconstruction du pays, si les rebelles l’avaient emporté contre le régime de Bachar el-Assad. 

Pour sa défense, l’ancienne direction du groupe invoque avoir tenu au courant de ses agissements les services de renseignement français, et avoir maintenu son complexe de Jalabiya en activité à leur demande pour aider les groupes de combattants kurdes. Fermée depuis septembre 2014, la cimenterie a effectivement été occupée par les groupes insurgés kurdes et a même abrité, temporairement, une base des forces spéciales américaines opérant dans cette partie de la Syrie. Quant à l'ex président de l'entreprise, Bruno Lafont, en poste entre 2007 et 2015, il affirme pour sa part n'avoir pas été tenu au courant des tractations précises menées par les responsables de sa filiale syrienne.

Par Thomas CLUZEL

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......