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Jeff Bezos et Mohamed Ben Salmane en 2016 à Riyad

Petits espionnages entre grands de ce monde

5 min
À retrouver dans l'émission

Une enquête d'experts en cyber-espionnage affirme que le prince saoudien MBS a fait pirater les communications du PDG d'Amazon Jeff Bezos via un logiciel espion installé sur son portable. En Italie Luigi Di Maio anticipe une déroute électorale dimanche et quitte la tête du Mouvement 5 Etoiles.

Jeff Bezos et Mohamed Ben Salmane en 2016 à Riyad
Jeff Bezos et Mohamed Ben Salmane en 2016 à Riyad Crédits : BANDAR AL-JALOUD/AFP/SAUDI ROYAL PALACE - AFP

Ce n'est pas parce qu'on est l'homme le plus riche du monde que l'on est à l'abri du piratage informatique.  

Voilà pour la morale de l'histoire qui a été révélée hier matin par The Guardian : lhomme le plus riche du monde, en l'occurence, c'est Jeff Bezos, fondateur et PDG du tentaculaire empire Amazon, et le pirate n'est pas non plus n'importe qui puisque selon les sources du quotidien londonien, il s'agit du prince héritier d'Arabie Saoudite Mohammed Ben Salmane, aussi connu sous l'acronyme MBS.  

Le récit tient du modèle du genre, en mode escroquerie numérique de bas étage mais appliquée aux soi-disants grands de ce monde : en avril 2018, selon donc le Guardian, Bezos et MBS auraient échangé, de manière apparemment amicale, via leurs téléphones personnels respectifs et l'application de messagerie cryptée Whatsapp. Puis, le 1er mai 2018,  Bezos aurait reçu du prince saoudien un fichier vidéo à télécharger, ce qu'il aurait fait. 

Vous connaissez la suite, le fichier contenait un petit logiciel espion qui s'est installé en toute discrétion dans l'appareil du PDG, et qui a siphonné ensuite pendant des mois ses données personnelles pour les envoyer, on l'imagine, aux services secrets de Riyad.  Ca paraît tristement banal comme procédé, mais l'affaire est très sérieuse, accréditée par les rapporteurs spéciaux de l'ONU qui travaillent sur les violations des droits de l'homme en Arabie Saoudite et qui ont demandé hier que la Justice s'en empare. Ces rapporteurs de l'ONU ont notamment enquêté et livré des conclusions accablantes contre MBS sur l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi il y a un peu plus d'un an, et d'ailleurs les deux affaires semblent bel et bien liées : pour comprendre comment, il faut lire le Washington Post, qui est en fait au coeur de tout cet imbroglio. 

Car Jeff Bezos, en plus d'être le PDG comme on l'a dit d'Amazon, est le propriétaire du quotidien américain. Et ce même Washington Post était le dernier employeur de Jamal Khashoggi qui y publiait des tribunes souvent critiques contre MBS depuis son exil forcé aux Etats-Unis. En mai 2018, cinq mois donc avant l'exécution commanditée du journaliste à Istanbul, Mohamed Ben Salmane aurait fait pirater le portable de Bezos, pour récolter sur lui des informations compromettantes permettant de l'affaiblir, de le mettre sous pression pour qu'il arrête de publier les articles de Khashoggi et plus largement des analyses critiques sur le régime saoudien.  

Alors il faut bien préciser, avec le Financial Times, que c'est Jeff Bezos lui-même qui a commandé l'enquête des experts en piratage numérique qui ont livré ces conclusions dévoilées ensuite par The Guardian. Des conclusions qui amènent de l'eau au moulin du PDG d'Amazon, puisque dès l'an dernier il avait accusé les services secrets saoudiens d'être à l'origine de photos de lui en compagnie de sa maîtresse publiées dans un tabloïd américain... un scandale qui avait précipité le divorce de M. et Mme Bezos resté comme l'un des plus coûteux au monde.  

Il faut aussi préciser que les Saoudiens contestent tout piratage et qualifient cette histoire d'"absurde et d'idiote".  Sauf que, c'est encore le Financial Times qui l'écrit dans son dernier édito, les Saoudiens sont coutumiers de ce genre de pratiques : on sait qu'ils ne lésinent pas sur les moyens de surveillance électronique contre tout ce qui peut ressembler à un dissident politique à l'intérieur du royaume, et qu'ils ont également tenté de pirater les communications de plusieurs proches de Jamal Khashoggi qui avaient eux fuit à l'étranger. 

Mais tout de même, s'en prendre, et avec une telle facilité, à l'homme le plus riche du monde... ça laisse réveur jusqu'au journal madrilène El Pais qui en tire cette conclusion plus large : si un des leaders du nouveau monde numérique peut tomber dans le panneau d'un fichier malveillant qui vient pomper toutes ses données personnelles, alors imaginez le niveau de vulnérabilité auquel nous, pauvres pékins, sommes exposés. El Pais nous révèle d'ailleurs que la pratique n'est pas l'apanage de l'Arabie Saoudite, que l'ex-gouvernement Peña Nieto au Mexique en a aussi usé pour surveiller des militants d'opposition.  

Que faire alors face à ces nouvelles armes de surveillance massive ? Un peu naïvement, le Financial Times conclut son édito du jour, par le souhait que des règles internationales soient mises en place, multi-latéralement, pour encadrer le commerce des logiciels espions. Il est permis d'avoir quelques doutes... 

Dans la presse italienne, les règlements de comptes de Luigi Di Maio au sein du Mouvement 5 Etoiles. 

C'est en Une de presque tous les journaux de l'âtre côté des Alpes : Di Maio a annoncé hier soir qu'il quitte les fonctions de chef politique du M5S qu'il occupait depuis 2017. Alors il faut d'emblée préciser avec Il Fatto Quotidiano que l'intéressé reste ministre des Affaires étrangères au sein du gouvernement d'union formé il y a cinq mois entre les 5 Etoiles et le Parti Démocrate : ça permet au premier ministre Giuseppe Conte de dire à qui veut l'entendre que la survie du gouvernement n'est pas menacée dans l'immédiat. 

Mais tout de même : Luigi Di Maio, en retirant sa cravate, geste symbolique, hier soir, a fait éclater au grand jour la crise interne au sein du M5S, tant insiste La Stampa, il a dénoncé ces "ennemis de l'intérieur" qui n'ont cessé de "le poignarder dans le dos", critique adressée au fondateur du mouvement Beppe Grillo avec lequel Di Maio est en froid en particulier sur la stratégie d'alliance gouvernementale à tout prix.

 Mais le fond de l'affaire italienne, c'est que ni le M5S ni le gouvernement ne se font guère d'illusions sur ce qui les attend dans les jours qui viennent : dimanche ont lieu des élections régionales cruciales en Emilie-Romagne, un fief de gauche qui menace très serieusement de passer à droite, et même entre les mains de la Ligue de Matteo Salvini.  

Le gouvernement y survivra-t-il, le Mouvement 5 Etoiles survivra-il à une nouvelle déroute électorale ?  D'après Il Corriere della Serra, rejoint dans on analyse par La Repubblica, c'est sans doute pour anticiper ces turbulences que Luigi Di Maio a choisi de se mettre en retrait de son parti. Ce n'est pas forcément très courageux comme attitude, mais c'est "honnête", reconnait Il Manifesto, le journal proche du parti communiste. En tous cas sa démission hier confirme le fait que la politique italienne entre dans une phase de remise en cause profonde de son leadership, tous les partis seront concernés... le plus à même d'en profiter à court terme semble bien Matteo Salvini. Et Il Manifesto de prédire que c'est "une période glaciaire" qui débute pour la politique transalpine.

Chroniques

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