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Affiche en faveur d'une plus grande responsabilité des entreprises, Genève le 29/11/20

L'éthique des entreprises en question, de la Suisse aux États-Unis

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En Suisse, une votation citoyenne sur la responsabilité des multinationales a échoué malgré une majorité de voix, à la suite d'un intense lobbying du patronat. Aux États-Unis, Apple, Nike et Coca Cola sont accusés de vouloir torpiller un projet de loi contre le travail forcé des Ouïghours en Chine.

Affiche en faveur d'une plus grande responsabilité des entreprises, Genève le 29/11/20
Affiche en faveur d'une plus grande responsabilité des entreprises, Genève le 29/11/20 Crédits : Fabrice Coffrini - AFP

Dans les journaux ce matin il est beaucoup questions de l'éthique du capitalisme aux États-Unis, mais tout d'abord chez nos voisins suisses. 

La Suisse où l'actualité est dominée, nous dit le quotidien 24 heures, par le résultat d'une votation "hors-normes" qui s'est tenue ce dimanche : on y soumettait à l'approbation des 5,5 millions d'électeurs helvètes un texte sur le responsabilité des entreprises : une initiative des partis et ONG de gauche qui voulait que les sociétés domiciliées en Suisse s'engagent à respecter les droits de l'homme et les normes environnementales internationalement reconnues, quitte à être poursuivis devant des tribunaux si elles ne tenaient pas ces engagements. Ca concernait, vous l'aurez compris, les multinationales installées là pour bénéficier des libéralités du fisc suisse, mais aussi, et c'est important, de leurs sous-traitants partout dans le monde : ce qui était en jeu dans ce vote, donc, c'était l'entrée en vigueur d'une des législations les plus contraignantes au monde pour les entreprises. 

Si ce scrutin est qualifié de "hors-normes" par 24 heures, c'est d'abord pour son objet, qui a donné lieu à une "campagne coûteuse et acharnée" de la part de ses détracteurs, mais aussi pour son résultat : "du jamais vu depuis 1955", une majorité d'électeurs (50,7%) s'est dite favorable au texte mais pourtant l'initiative est rejettée parce qu'elle bn'a pas obtenu la majorité dans un nombre suffisant de cantons. 

Ce qui s'est passé, explique Le Temps, c'est que le vote a été très tranché géographiquement : les cantons francophones du Sud-Ouest et les centres urbains ont voté assez massivement pour, et ceux du nord et de l'Est, ruraux et alémaniques, ont voté contre. Et comme ces cantons-là sont moins peuplés mais plus nombreux, et que malgré tout le système des votations exige une double majorité, voix cantons, ce sont bien les villageois alémaniques qui ont eu la peau du texte contre la volonté du plus grand nombre.  

"Le peuple a dit oui mais les cantons ont dit non", résume le quotidien de Genève. "La campagne la plus acharnée de l'année, nous dit-il encore, s'achève sur un dimanche gris". Le lobbying des milieux entrepreneuriaux suisses a fait plier le vote, en concentrant à dessein ses efforts sur les cantons alémaniques, mais il restera forcément quelque chose de ce grand débat national, veulent croire les promoteurs du texte, PS, Verts-Libéraux mais aussi ONG comme Amnesty International Suisse, citée par Le Temps, fière d'avoir "mis cette question essentielle de la responsabilité sociale et environnementale des entreprises au coeur de l'agenda politique". 

"Le débat est loin d'avoir été inutile et il n'est pas terminé", confirme La Neue Zurcher Zeitung, quotidien germanophone de Zurich qui explique que le contexte sanitaire a certainement pesé sur le vote, renforçant les craintes agitées par le secteur économique de voir la Suisse perdre de son attractivité pour les multinationales si on commençait à leur demander des comptes sur la manière dont elles traitrent leurs employés et la planète. 

Et puis de toute façon, conclut la Neue Zurcher Zeitung, la Suisse ne pourra pas rester éternellement hors des exigences humanistes et environnementales de son temps ; l'Union européenne est en train de débattre elle aussi du sujet et pourrait se mettre d'accord bientôt sur une législation plus exigeante en la matière. Alors, la Suisse n'aura d'autre choix que de s'y conformer, comme elle a déjà dû le faire, en partie, pour faire le ménage dans les pratiques de ses banques.  

Sur cette même thématique, les journaux américains nous offrent un intéressant cas pratique. 

Intéressant et un peu atterrant, aussi... Le sujet avait déjà été soulevé il y a une dizaine de jours par The Washington Post, et son rival de toujours le New York Times s'y met aujourd'hui, c'est dire si l'affaire est importante de l'autre côté de l'Atlantique : des très grandes marques américaines comme Apple, Nike, ou Coca Cola sont accusées par les deux quotidiens de mener un lobbying forcené, depuis des mois, contre l'un des rares projets de loi qui fait consensus en ce moment au Congrès, un texte qui jure de lutter contre le recours des entreprises au travail forcé en Chine. 

Il s'agit très clairement, explique le Times, d'empêcher le régime chinois et les multinationales de s'enrichir en faisant travailler des personnes prisonnières des camps de rééducation où sont enfermés  au bas mot un million de membres de la minorité ouïghoure, dans l'Extrême-Ouest de la Chine. Le projet de loi, c'est exceptionnel, a été approuvé la semaine dernière quasiment à l'unanimité à la Chambre des Représentants ; il doit passer à présent devant le Sénat où il devrait aussi avoir la majorité, pour être ensuite rapidement ratifié par le président, Donald Trump ou Joe Biden selon le temps que ça prendra.  

Voilà donc un texte qui souffre bien peu de contestation politique, mais qui subit les attaques des multinationales qui se sentent visées.  Ca a donc commencé avec Apple, dans le Washington Post où des employés, sous couverts d'anonymats, ont dévoilé l'ampleur du lobbying mené pour tordre le coup au projet de loi contre le travail forcé des Ouighours. Apple ne veut pas devoir faire le ménage dans ses sous-traitants chinois, et surtout pas renoncer à certaines chaînes de production de ses ordinateurs et téléphones, où la société à la pomme visiblement ne veut vraiment pas aller voir qui y travaille et dans quelles conditions. 

Et donc idem, à présent dans le New York Times pour Nike et Coca Cola, soupçonnées de se fournir en matières premières (coton, sucre, etc) produits par des compagnies chinoises qui font travailler des prisonniers : tout en continuant à déclarer publiquement qu'elles condamnent le travail forcé et la persécution des Ouighours, ces multinationales font tout en coulisse pour vider le projet de loi de tout effet sur leurs affaires chinoises. 

Le plus grave, enfin, selon l'éditorial du Washington Post en date de samedi, c'est que certaines sociétés de la "tech" américaine ne sont pas seulement bénéficiaires de l'archipel du goulag ouïghour : elles en sont aussi les chevilles ouvrières, en ce qu'elles fournissent à Pékin des serveurs et logiciels très sophistiqués qui, "en analysant les vidéos de mille caméras et en traitant 100 millions de photos à la seconde", lui permettent de faire fonctionner son système global de surveillance et de répression de sa population, en particulier donc dans la province du Xin-Tiang.  

Si la Chine arrive à surveiller et punir une partie de sa population "avant même qu'elle ait fait quoi que ce soit de mal", c'est parce que des entreprises américaines lui en donnent les moyens, s'indigne le Post. qui ne mâche pas ses mots et parle d'une "répugnante complicité" de ces entreprises dans le "génocide culturel" dont sont victimes des millions de Ouighours.

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