LE DIRECT
Le soulèvement populaire se poursuit à Khartoum malgré la répression

L'ombre de Riyad, du Caire et d'Abou-Dabi derrière le durcissement des militaires soudanais

5 min
À retrouver dans l'émission

La répression sanglante du mouvement révolutionnaire civil au Soudan a fait 35 morts. en coulisse, l'Arabie Saoudite, l'Egypte et les Emirats soutiennent le pouvoir militaire contre la rue soudanaise. En Afrique du Sud, le travail de mémoire sur les crimes de l'apartheid passe par les tribunaux.

Le soulèvement populaire se poursuit à Khartoum malgré la répression
Le soulèvement populaire se poursuit à Khartoum malgré la répression Crédits : ASHRAF SHAZLY - AFP

Les lendemains de la révolution n'en finissent pas de déchanter au Soudan. 

... Et le conflit n'en finit pas de s'envenimer entre les deux forces qui ont chassé du pouvoir, le 11 avril, le dictateur Omar El-Béchir : d'un côté les militaires, bien décidés à garder les rènes de la transition politique, et de l'autre les civils, qui ne veulent pas se faire voler "leur" révolution. La Sudan Tribune, quotidien en ligne et en langue anglaise de Khartoum, nous livrait au beau milieu de la nuit le dernier acte de cette lutte entre alliés d'hier : le commandant en chef de putschistes, le général Abdel Fattah Al Burhan, aux commandes du Conseil de Transition militaire, annonce qu'il cesse toute discussion avec les forces civiles, qu'il ne laissera pas le Soudan entre les mains d'un nouveau "clone de régime totalitaire" et qu'il va convoquer d'ici 7 mois des élections générales. 

C'est donc la contre-révolution, incarnée par l'armée, qui tente de dévorer la révolution, écrit en substance Simon Tisdall dans The Guardian. Ca avait commencé hier lundi avec une explosion de violence meurtière, pour disperser et détruire les sit-ins tenus dans le centre de Khartoum par les forces civiles.  

"Pas moins de 35 morts", confirme The Sudan Tribune, parmi les manifestants pacifiques où l'on trouve toujours de très nombreuses femmes mobilisées. La répressoin contre la rue n'avait fait que croître depuis des semaines, mais jamais elle n'avait atteint une telle ampleur.  Le Général Al Burhan a eu beau, comme à chaque fois, rejeter toute responsabilité dans ces violences, appeler à une enquête indépendante et renvoyer la faute sur les sanguinaires milices paramilitaires des RSF avec lesquelles il nie tout lien... le subterfuge ne prend pas, et bien avant que le général n'annonce la fin des pourparlers avec l'Union des forces civiles cette nuit, cette même union avait de toute façon déclaré qu'elle ne s'assiérait plus à la table des négociations avec les militaires.  

Il faut aussi replacer cette explosion des tensions soudanaises dans un contexte plus régional. 

C'est ce que nous permet là encore The Guardian, pour qui "ce n'est pas un hasard si les militaires sont passés à la manière forte au lendemain d'une série de rencontres entre leurs leaders et des représentants des régimes autoritaires arabes".  Ces trois puissants voisins que sont l'Arabie Saoudite, l'Egypte et les Emirats Arabes Unis, affirme Simon Tisdall, ne veulent pas d'un Soudan véritablement démocratique, alors ils font tout en sous-main "pour saper les aspirations du mouvement de réforme civil".  A défaut d'avoir pu sauver Omar El Béchir, ils soutiennent à présent le maintient au pouvoir des militaires qu'ils auraient donc poussés à hausser le ton hier. 

Et l'on ne lira pas autre chose sur le site d'Al Jazeera, où l'on fait bien sûr le parallèle avec la manière dont les printemps arabes de 2011 et après ont été étouffés dans la région, ou repris en main par l'armée en Egypte avec l'arrivée au pouvoir du général Al Sissi. Mais au moment d'étudier les scénarii possibles pour le Soudan, Al Jazeera n'exclut pas que, malgré la violence toujours plus forte qui leur est opposée, les Soudanais ne poursuivent leur mobilisation non-violente, faite de désobéissance civile et de grève générale, pour refuser que leur destin ne soit écrit au Caire, à Riyad ou à Abou Dabi.

The Guardian, enfin, appelle les grandes puissances occidentales à ne pas rester sourdes à l'appel que nous lancent les Soudanaises et les Soudanais, un appel à la démocratie, à la liberté. Ca passera forcément par l'Amérique de Donald Trump, si celui-ci arrive à sortir de sa politique arabe uniquement pro-saoudienne. Mais Simon Tisdall s'interroge enfin : que fait l'ancienne puissance coloniale, le Royaume-Uni ? Son ambassadeur à Khartoum est paraît-il très actif sur twitter, pour appeler civils et militaires à négocier ensemble les contours de la transition démocratique : trop peu, et surtout beaucoup trop tard...

Nous restons sur le continent africain, mais cette fois en Afrique du Sud où la mémoire de l'apartheid se joue en ce moment dans les tribunaux.  

L'histoire retiendra sans doute, avec The Sowetan, quotidien des townships de Johannesbourg, que le premier de ces tribunaux aura été la Haute Court de South Gauteng : c'est là, ce lundi, qu'a été ouverte la voie vers le procès de Joao Rodrigues. 

Le retraité de la police sud-africaine sera donc bien jugé pour un meurtre, commis en 1971 : celui du militant anti-apartheid Ahmed Timol. Une figure du mouvement civique contre la ségrégation raciale : il est mort défenestré, du 10e étage des bureaux de la police de l'apartheid, alors qu'il se trouavit seul dans une pièce avec l'agent Joao Rodrigues. L'enquête, à l'époque, a conclu au suicide.  

Mais la politique de vérité et de réconciliation, engagée 15 ans plus tard en Afrique du Sud, a remis cette affaire en lumière : en 2017 un juge a finalement conclu que Timol avait bien été assassiné, et en 2018, Joao Rodrigues a été formellement inculpé. Et hier enfin on a appris que ses recours avaient été rejettés, qu'il y aura bien un procès.

C'est une victoire pour la famille d'Ahmed Timol mais aussi pour des centaines d'autres qui exigent la vérité, sur la morts de leurs proches ; "les crimes commis par la police de l'apartheid ne pourront plus être dissimulés sous le tapis", se félicite le Sowetan, quand le Times de Johannesbourg presse la Justice de s'emparer de ces crimes. "Ceux qui les ont commis vont bientôt mourir, et pourtant il est vital qu'ils répondent de leur actes, pour les familles qui réclament justice".  

Ainsi parle dans le Times Yasmin Sooka, ex-membre de la Commission sud-africaine pour la Vérité et la Réconciliation. Un organisme, dont on parle aussi dans la presse ces jours-ci parce qu'il vient d'ouvrir l'accès de toutes ses archives et de ses bases de données au grand public. Pour le Daily Maverick, c'est rien de moins qu'un "mémorial vivant pour les victimes invisibles de l'apartheid", un outil indispensable pour sortir de "l'amnésie collective" qui reste trop souvent la norme, chez les Sud-Africains et qui empêche les familles de faire leur deuil, de se reconstruire... et de construire leur jeune nation par la même occasion.

Chroniques

7H40
46 min

L'Invité(e) des Matins

Tiananmen, 30 ans après : les nouveaux habits du pouvoir chinois ?
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......