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Arméniens envahissant le parlement à Erevan, le 10/11/20

Un cessez-le-feu cuisant pour l'Arménie au Haut-Karabakh

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"La guerre est finie" au Haut-Karabakh, annonce la presse arménienne, mais à un prix très élevé : battue militairement, l'Arménie renonce à une partie de son enclave et s'engage à laisser un corridor à travers son territoire entre Turquie et Azerbaïdjan. Paysagisme et produits dérivés aux États-Unis

Arméniens envahissant le parlement à Erevan, le 10/11/20
Arméniens envahissant le parlement à Erevan, le 10/11/20 Crédits : Karen Minashian - AFP

C’est une Arménie acculée militairement qui a signé un accord de cessez-le-feu avec l’Azerbaïdjan la nuit dernière.

Je vous le laissais entendre dès vendredi dernier, la guerre au Haut-Karabakh était en train de basculer en faveur de l’armée azerbaïdjanaise soutenue par la Turquie ; après la prise de la ville très stratégique de Shoushi, la chute de la capitale de l’enclave arménienne Stepanakert semblait inévitable selon ce qu’en écrivait hier soir encore le journal en ligne russe Vzgliad. Quelques heures plus tard, au beau milieu de la nuit, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian l’a annoncé sur son compte Facebook : au vu de cette situation militaire inextricable, il n’a eu d’autre choix que d’accepter un accord de cessez-le-feu avec l’ennemi azerbaïdjanais. Accord "indiciblement douloureux",  selon ses propres mots. 

Bien sûr, note Vzgliad, le premier ministre a beau jeu d’expliquer à ses concitoyens qu’il a sauvé l’existence même de la république arménienne auto-proclamée du Haut-Karabakh, sur des territoires, rappelons-le, que le droit international attribue à l’Azerbaïdjan depuis la chute de l’URSS ; mais, en réalité, les conditions acceptées par Erevan le couteau sous la gorge ressemblent bien à une capitulation : en face, à Bakou la capitale de l’Azerbaïdjan, le président Ilham Aliev n’a pas de mots assez forts pour dire sa fierté d’avoir rogné à ce point les limites du Haut-Karabakh, les faisant régresser à la situation de 1997. L’Azerbaïdjan récupère aussi trois régions reconquises militairement sur les Arméniens. 

D’après la présentation qu’en fait le tabloïd russe Kosomolskaya Pravda, Erevan et Nikol Pachinian peuvent surtout dire merci à Vladimir Poutine que ce ne soit pas pire. Le président russe a personnellement négocié cet accord de cessez-le-feu avec l’autre parrain de ce conflit, le turc Recep Tayyip Erdogan. La Russie a déjà commencé à déployer des milliers de ses soldats comme "force d’interposition de paix", pour faire respecter l’accord : elle le fait à chaque fois qu’un conflit gêlé éclate dans la région, ce qui lui permet de garder la main sur tous les points chauds de son étranger proche. 

Malgré tout, l’accord trouvé la nuit dernière est cuisant pour l’Arménie. C'est ce qui ressort de la lecture du texte qui a été mis en ligne par plusieurs médias russes ou turcs notamment… car on savait bien que le conflit au Haut-Karabakh se reglerait in fine entre ces deux puissances-là, note The Middle East Eye. Si la région du Caucase est aussi stratégique, c’est justement parce qu’elle fait l’interface entre le monde russe/ex-soviétique, et le monde turcophone,  zone d’influence d’Ankara qui s’étend à l’Est jusqu’aux confins de l’Asie centrale et qui a besoin du Caucase pour assurer sa continuité territoriale. 

C’est justement ça que la Turquie semble avoir obtenu avec l’accord sur le Haut-Karabakh : dans l'article 9 du texte, l’Arménie s’engage à mettre en place un corridor pour permettre tous déplacements de véhicules à travers son territoire entre sa frontière avec l’Azerbaïdjan et l’enclave azerbaidjanaise du Nakhitchevan, qui est adossée à la Turquie à l’ouest. En reliant donc la Turquie à l’Azerbaidjan, via le Nakhitchevan et l’Arménie, ce corridor parachève le rêve panturc de Recep Tayyip Erdogan d’un axe de communication ininterrompu d’Istanbul aux steppes kirghizes et kazakhes, en passant bien sûr par les champs gaziers de la Mer Caspienne.

Cette histoire de corridor, si elle se confirme dans les négociations qui vont se tenir ces prochains jours, sera très lourde de conséquences pour toute la géopolitique eurasiatique. "La guerre est finie", titre le site spécialisé Eurasianet, mais à quel prix pour pour l’avenir même de l’Arménie qui va voir son enclave du Haut-Karabakh occupée de facto par des soldats russes d’un côté, son territoire balafré de l’autre par un corridor dévolu aux Turcs et aux Azéris, avec le poids démesuré que cela va donner à ces pays dans la gestion des affaires arméniennes… 

Pas étonnant donc, remarque Kommersant à Moscou, que des milliers de citoyens arméniens soient descendus dans les rues d’Erevan cette nuit pour saccager l’hémicycle du Parlement et dénoncer la "traitrise" de Nikol Pashinian. Ce dernier, depuis le début du conflit, avait tellement tiré sur la corde patriotique et crié à la Nation arménienne en danger qu’aujourd’hui tout cela se retourne cruellement contre lui.

Retour à présent aux États-Unis avec un lieu insolite qui se fait une place dans la légende de cette élection présidentielle.

Si je vous dit qu’il se trouve, ce lieu, dans une zone industrielle de Philadelphie "entre une sex-shop et un funérarium", vous aurez peut-être compris que je parle du Four Seasons Total Landscaping, petite entreprise de paysagistes comme son nom l’indique, qui s’est retrouvée samedi, bien malgré elle, au cœur de la grande Histoire.

Samedi, nous rappelle The Washington Post, l’équipe d’avocats de Donald Trump a convoqué une conférence de presse pour parler de sa stratégie juridique contre les soi-disant fraudes électorales ourdies par le camp démocrate. Le rendez-vous a été donné aux journalistes à 11h au Four Seasons, l’hôtel de luxe en plein cœur de Philadelphie. Mais quelques minutes plus tard, contre-indication : rendez-vous au Four Seasons Total Landscaping, à une adresse improbable à l’extérieur de la ville. 

En fait, par erreur et certainement dans la précipitation, la campagne Trump a organisé cette conférence de presse si cruciale… sur le parking miteux du paysagiste, devant son rideau de fer baissé à la peinture écaillée, entre donc un sex-shop et un funérarium. L’anecdote est si révélatrice de la débandade dans l’entourage de Trump, à ce moment précis où CNN donne la victoire à Joe Biden, si révélatrice aussi selon The Independent du basculement du président sortant et des siens dans une sorte de dimension parallèle délirante pour ne pas voir la défaite, que la malheureuse société de paysagistes est devenue l’un des décors les plus marquants de toute cette élection. 

Et comme tout le monde aux Etats-Unis veut un souvenir de cette folle élection, un morceau de cette légende, le New York Times nous apprend que la société de jardinerie a lancé toute une ligne de produits dérivés, notamment ces casquettes et tee-shirts floqués du slogan parodique "Make America rake Again", qui pourrait se traduire par "Rendre… son râteau à l’Amérique"… à défaut de lui rendre sa "grandeur" trumpienne, ou encore "Lawn and order", soit "pelouse et ordre" plutôt que le "Loi et ordre" si cher à Donald Trump. Vous l’avez deviné, tous ces produits s’arrachent : comme quoi on peut avoir à la fois la main verte, la bosse du commerce… et un vrai talent pour le jeu de mot politique.

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