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En Bolivie, crise politique et crise du coronavirus ne font pas bon ménage

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Le gouvernement bolivien a déposé une plainte contre l'ex-chef de l'Etat Evo Morales pour les délits de "terrorisme et génocide", l'accusant d'être responsable des barrages routiers depuis une semaine qui perturbent le fonctionnement des hôpitaux en pleine crise de la Covid.

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. Crédits : LUIS GANDARILLAS - AFP

Faisons d'abord un état des lieux : 91 000 personnes ont été contaminées par la Covid depuis le début de l'épidémie en mars et le pays compte environ 3 700 décès. Mais la circulation du virus explose depuis la mi-juillet : 10 000 nouveaux malades par semaine et des hôpitaux qui voient leurs services se remplir. De quoi inquiéter les autorités sanitaires et le gouvernement, car dans le même temps, rappelle Reuters, la nation se divise au sujet de la crise politique qui touche la Bolivie depuis novembre de l'année dernière : le départ forcé du pouvoir d'Evo Morales, la présidence par intérim de Jeanine Áñez qui traîne dans la durée (elle ne devait durer que 90 jours à l'origine, le temps de convoquer de nouvelles élections, mais la crise de la Covid a forcé à plusieurs reports, à chaque fois critiqués par une partie de la population). Le dernier report prévoit des élections le 18 octobre au lieu du 6 septembre et depuis cette annonce, le pays fait face à une vague de protestations et de blocages féroce. 

Derrière ce mouvement, on retrouve bien entendu le MAS, le parti de l'ancien président Evo Morales, réfugié en Argentine (qui présente un candidat aux élections, Luis Arce, favori dans les sondages). On trouve aussi à la manœuvre, un certain nombre d'organisations syndicales, de comités de métiers comme celui des producteurs de coca. Ils demandent le maintien des élections au 6 septembre et pour cela organisent le blocage des routes. Il y en a des centaines un peu partout dans le pays. Faire le tour de la presse revient parfois à lire le petit manuel du bloqueur de route. Toutes les techniques y sont détaillées : le dynamitage par exemple, comme expliqué par le Irish Times. Des explosifs utilisés pour briser des morceaux de montagne et disperser des rochers sur les routes. C'est la méthode extrême. Le plus souvent, des barrages sont montés avec des pneus et des morceaux de bois et de ferraille, ou bien des tranchées sont creusées à même le sol. Et ce n'est pas la crise de la Covid qui semble les démotiver. Pour certains d'entre eux, la raison est purement politique, analyse le journal Jornada. La décision du report relève selon eux d'une manœuvre politicienne du pouvoir pour se maintenir. Ils demandent la démission de Jeanine Áñez. D'autres sont poussés en revanche, par l'ignorance ou le complotisme vis à vis de la Covid. Aucun pays n'y échappe.

Seulement, ces situations de blocages ont des conséquences, certaines sont dramatiques. Hier, détaille le journal bolivien El Deber, un convoi composé de trois camions réservoirs et d'une délégation de la Croix Rouge Internationale est restée bloquée à Santa Fe pendant plusieurs heures. Le convoi devait livrer 66 tonnes d'oxygène liquide à Cochabamba, La Paz et Oruro, mais un blocus sur un pont l'empêchait d'aller plus loin. Ce n'est qu'après plusieurs appels à la raison lancés par les autorités et des négociations, que ceux qui bloquaient ce point stratégique ont fini par défaire leurs barbelés et laisser passer le convoi. Parfois, détaille El País, en l'absence de négociations, le déblocage se règle à la main dans la violence, creusant un peu plus les divisions. Dé-bloqueurs contre bloqueurs... On pourrait aussi dire droite contre gauche, non-autochtones contre indigènes, classes-moyennes contre paysans. 

Avec la crise de la Covid, l'oxygène liquide est une ressource rare. La demande est trois fois plus élevée dans le pays, révèle El Periodico... Les problèmes d'approvisionnement sont grandissants. El Deber, raconte donc le quotidien des médecins et des familles. A l'hôpital de La Portada de La Paz par exemple, seulement 10 bouteilles d'oxygène parviennent à être livrées chaque jour. 10 bouteilles, pour 80 lits, 8 unités de soins intensifs, ça ne permet de tenir que quelques heures, explique dépité le directeur de l'établissement. Tous les soirs vers 18 heures, les réserves sont vides, ce qui signifie qu'à 18 heures tous les jours, dit-il sans pouvoir contenir ses larmes, les 34 patients qui en ont besoin peuvent mourir. Pour autant, précise le journal, il se refuse à avoir de la colère envers les manifestants : "Ces gens ne sont pas à blâmer pour ce qui se passe dans le pays. Faites-leur voir que cela peut être un fils, un frère, un parent, eux-mêmes qui viennent dans cet hôpital. Parce qu'ils auront mis des pierres sur le chemin, nous ne pourrons pas les sauver." Dans une maternité de La Paz également, constate El Periodico, la vie de douze bébés dépend de l'approvisionnement en oxygène. Ils sont en couveuses, sous surveillance permanente. Sans oxygène, explique un médecin, ils vont mourir.

Le problème pour les Boliviens, c'est qu'en attendant cette fameuse élection présidentielle, aucune solution politique ne semble émerger. Au sein même du gouvernement, on se divise sur la question du report du scrutin, souligne le Irish Times. Au sein de la droite également, avec certains qui dénoncent un laxisme des autorités. Les criminels ne peuvent pas décider du sort du pays, titre le journal conservateur et anti-Morales El Diario, qui rapporte la colère d'une partie de la droite qui s'insurge des négociations entre le Tribunal suprême électoral et les différentes organisations de la contestation pour trouver une sortie de crise. Pour Sergio Tarqui du parti Acción Democrática Nacionalista, on laisse des "narco-terroristes" définir la politique et la démocratie de la Bolivie. Le gouvernement bolivien vient donc de réagir, de déposer une plainte contre douze personnes impliquées dans le mouvement de contestation, notamment Evo Morales, son candidat à la présidentielle Luis Arce, et le dirigeant de la Centrale ouvrière bolivienne. Pour "terrorisme et génocide". 

Ils sont accusés d'être responsables des barrages routiers et de leurs conséquences depuis une semaine, accusés de la mort de dizaines de patients dans des hôpitaux. Morales et le MAS qui tentent de négocier pourtant avec le Tribunal suprême électoral, rappelle El Deber et El País. La Centrale ouvrière bolivienne avait aussi appelé à ce que tous les approvisionnements médicaux et les soignants puissent passer librement aux barrages. Mais ils doivent aussi composer avec des alliés peu ouverts au consensus. Il se trouve que certains leaders syndicaux sont plus radicaux qu'Evo Morales, certains contestataires plus déterminés aussi... Et complotistes ! Et qui surtout ne sont pas concernés par les éventuelles conséquences électorales du mouvement. Ils n'ont que la démission de la présidente Áñez à la bouche.

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