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Portrait de Jamal Khashoggi projeté à istanbul en nov. 2019

Un simulacre de condamnation pour les assassins de Jamal Khashoggi

6 min
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La justice saoudienne a condamé ce lundi 5 hommes à la peine de mort et 3 autres à de la prison pour avoir participé au meurtre du journaliste et dissident Jamal Khashoggi il y a un an à Istanbul. Les commanditaires présumés, des proches du prince Ben Salmane, sont blanchis.

Portrait de Jamal Khashoggi projeté à istanbul en nov. 2019
Portrait de Jamal Khashoggi projeté à istanbul en nov. 2019 Crédits : OZAN KOSE - AFP

Ce lundi à Riyad cinq Saoudiens ont été condamnés à mort et trois autres à des peines de prison pour leur rôle dans l'assassinat du journaliste et critique du régime saoudien Jamal Khashoggi. 

C'était il y a 14 mois et l'horreur de cette mort avait eu un écho considérable dans le monde entier : Khashoggi pris au piège dans le consulat d'Arabie Saoudite d'Istanbul, séquestré par un groupe d'hommes qui l'avaient tué puis avaient découpé son cadavre pour le faire disparaître.$

Rappelons-le d'emblée, comme le fait The Washington Post auquel avait souvent collaboré Khashoggi, la CIA il y a un an avait conclu à la responsabilité directe, comme commanditaire du meurtre, du prince héritier saoudien Mohamd Ben Salmane. Ce dernier avait assuré que la justice de son pays allait aller au bout de l'enquête et punir les responsables : c'est donc fait depuis hier, proclame The Saudi Gazette, justice a  été rendue, des peines lourdes ont été prononcée par le procureur général en charge de cette affaire.  

en direct sur la chaîne Al Arabiya hier, on a donc pu entendre le procureur expliquer "qu'aucun indice récolté à Istanbul ne permet de conclure qu'il y a eu préméditation du meurtre" ; il présente le commando d'assassins comme "une équipe de négociateurs qui n'avait pas du tout l'intention au départ de tuer" le journaliste, qu'il n'y avait "aucune inimitié préexistante" entre les bourreaux et leur victime, mais que dans le feu de l'action (quelle action, on ne le saura pas vraiment) finalement, "ils ont décidé de le tuer au sein-même du consulat et de faire disparaître son cadavre".  

C'est donc la thèse d'un meurtre sans préméditation qui a été retenue par la justice saoudienne, celle d'une simple mission de négociation qui a mal tourné. Je ne vous surprendrai pas en vous disant que ces conclusions ne convainquent pas du tout The Washington Post où David Ignatius nous rappelle que dans l'équipe de de 15 soi-disant "négociateurs" se trouvait dès le départ un médecin légiste qui avait pris soin de venir avec sa scie à os. 

Le quotidien et dernier employeur de Jamal Khashoggi dénonce donc "un simulacre honteux de justice, une insulte faite à la famille Khashoggi" et à l'idée même de vérité.  Ce verdict, selon la rapporteure de l'ONU Agnès Callamard (laquelle a eu accès aux enregistrements audio de ce qui s'est passé dans le consulat) est un signe clair que les enquêteurs ont obéi aux ordres du prince héritier saoudien Mohamed Ben Salmane pour privilégier, contre toutes les preuves disponibles, la thèse de "la négociation qui a mal tourné".  

Accepter cette justice aux ordres, assène encore The Washington Post dans son édito, ce serait conforter le prince dans l'idée que son pouvoir n'a pas de limite, pas même la vie ou la mort de ses sujets, et que "son aventurisme meurtrier est finalement tolérable". La critique est à peine voilée contre Donald Trump et la Maison Blanche qui dès le verdict hier ont salué "un pas important pour faire payer tous les responsables de ce crime terrible".  

... Et c'est justement sur ce "tous les responsables" que les médias occidentaux gardent un sérieux doute : au-delà des 5 condamnés à mort d'hier dont on ne connait pas les noms, on sait par contre que deux hommes ont été blanchi par la justice saoudienne. Sans surprise, il s'agit des deux suspects qui appartiennent aux plus proches cercles autour de Mohamed Ben Salmane, ceux qui personnifiaient un lien direct entre la mission des tueurs et le prince héritier en personne. 

Dans les colonnes du Guardian, Martin Chulov s'intéresse particulièrement à l'un des deux, Saud Al-Qahtani. De lui, on sait qu'il était au moment de l'assassinat de Khashoggi "le plus proche conseiller du prince et le dignitaire le plus craint du royaume". La CIA américaine, le MI6 britannique le placent au centre de la chaîne de commandement qui a piloté l'exécution à distance. Mais les juges saoudiens affirment "n'avoir pas trouvé de preuves suffisantes pour le déclarer coupable" : le message est donc clair, on essaye de faire tomber le rideau sur les véritables responsables et de dire aux occidentaux "Allez fouiner ailleurs !". 

Mais les occidentaux, et d'autres d'ailleurs, continuent ce matin de critiquer l'obstruction saoudienne à l'établissement de la vérité : Al Jazeera cite par exemple les déclarations indignées de la présidence turque qui dénonce "un verdict scandaleux qui accorde l'immunité à ceux qui ont monté un escadron de tueurs et l'ont envoyé par jet privé à Istanbul". La Turquie s'est retrouvée malgré elle impliquée dans ce règlement de compte ; elle rappelle que le corps de Jamal Khashoggi, 14 mois plus tard, n'a toujours pas été retrouvé et que celà "illustre les failles et l'opacité" de la soi-disant enquête saoudienne.

Pendant ce temps, l'Arabie Saoudite soigne sa "e-réputation". 

... Comprenez sa réputation en ligne, en particulier sur le réseau social Instagram où un début de scandale est né dimanche autour de plusieurs instagrameurs : ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont célèbres dans leurs pays où leurs comptes dont suivis par des dizaines de milliers d'internautes... ils sont donc des "influenceurs" comme on dit. Et ce week-end ils ont inondé le web de leurs photos de vacances forcément paradisiaques en Arabie Saoudite. 

C'est en particulier The Middle East Eye qui nous relate cette affaire : ces comédiens, musiciens ou simple personnalités du web ont été invités à grand frais par les organisateurs saoudiens du MDL BEAST, festival de musique électronique qui se déroulait donc ces derniers jours à Riyad et qui cherche clairement, avec des têtes d'affiches comme David Guetta, à faire rayonner la richesse culturelle et touristique saoudienne à travers le monde. 

Sur le réseau Instagram (où tout est toujours beau et "inspirant") ça donne donc un déluge de photos et vidéos à la gloire d'un pays que l'on découvre jeune, vivant, accueillant, moderne, et heureux... le plus loin possible des profondeurs sordides où nous plongent l"assassinat de Jamal Khashoggi ou encore les violations beaucoup plus fréquentes des droits humains dans ce pays... que lesdits instagrameurs n'ont bizarrement pas eu l'idée de mentionner dans leurs récits de voyages.

C'était justement l'objectif, nous confirme BuzzFeedNews : donner une meilleur image du royaume. C'est d'ailleurs très révélateur de l'ambiguité du prince Ben Salmane qui se veut jeune et libéral tout en maintenant un régime des plus répressifs en Arabie Saoudite. Les instagrameurs et autres célébrités, amenées là à grand frais du monde entier, sont donc depuis ce week-end critiqués sur leurs réseaux sociaux pour avoir accepté d'être les idiots utiles d'une des pires dictatures au monde.  

On est au coeur de cette fabrique de l'image qu'est Instagram. Fabrique de l'illusion aussi et surtout,  un domaine dans lequel les Saoudiens semblent avoir de grandes ambitions, que ce soit dans les tribunaux ou sur les réseaux sociaux.

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