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Le président brésilien Jair Bolsonaro, parlant avec le président du Paraguay, Mario Abdo Benitez,

Question de langage dans les journaux ce matin

5 min
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"La langue seule nous protège de la peur des choses sans nom", disait Toni Morrison, "la langue seule est méditation". Et parfois il faut peut-être apprendre à ne rien dire.

Le président brésilien Jair Bolsonaro, parlant avec le président du Paraguay, Mario Abdo Benitez,
Le président brésilien Jair Bolsonaro, parlant avec le président du Paraguay, Mario Abdo Benitez, Crédits : NORBERTO DUARTE / AFP - AFP

"Bolsonaro, vas-tu te taire !" titre l'hebdomadaire brésilien Istoé affichant à sa Une le visage du président du Brésil, bouche grande ouverte. On l'imagine vociférant, invectivant... "La perversion verbale de l'infâme Bolsonaro a atteint un niveau intolérable" assure le directeur de la publication d'Istoé, générant selon lui une "répulsion quasi générale de sa figure" dans le pays comme à l'international.

"Bolsonaro peut parler de tout ce qui lui passe par la tête, lors d'un barbecue avec des amis ou des parents, ou en regardant un match de foot en pantoufles et en pantalon de survêtement. _Ce qu'il ne peut pas faire,estime l'hebdomadaire brésilien, c'est de tenir des propos irresponsables, dans tous les sens, en ce qui concerne l'Etat_".  

Et le journal de rappeler comment, depuis plusieurs semaines, le président d’extrême droite défraye régulièrement la chronique avec des déclarations controversées

Dernière en date fin juillet, face à une victime de la dictature : "Si un jour il veut savoir comment son père a disparu durant le régime militaire, je lui raconte, mais il ne va pas vouloir entendre la vérité", utilisant la langue comme un fouet.

Contre les criminels aussi. "Les mecs vont mourir dans la rue comme des cafards", Bolsonaro cité dans le quotidien O Globo, au moment où il soumet un projet de loi permettant aux policiers d'utiliser leur armes à feu sans être poursuivis.

Les journalistes en ligne de mire

Contre les journalistes encore, dont il espère bien se venger avec un décret paru hier. Une mesure qui prend effet tout de suite et pourrait faire du mal aux finances de la presse écrite. Ce décret, rapporte le journal brésilien Fohla de Sao Paulo exempte les entreprises cotées en bourse de l'obligation de publier leurs résultats en achetant des espaces publicitaires dans la presse. Ces espaces occupent de nombreuses pages... une source notable de revenus pour de nombreux journaux brésiliens. Comme Valor Economico, particulièrement ciblé... "J'espère que Valor Economico survivra au décret provisoire, je l'espère", a déclaré le président en riant.  

Ironie évidemment alors que le journal économique a publié hier un reportage sur le fils et conseiller du président. Ironie encore quand le président précise les raisons du décret. Le discours cité par Valor Economico : "J'ai été élu président malgré les attaques de presque tous les médias, qui m'ont traité de raciste, de fasciste... Avec ce décret, je leur rend la monnaie de leur pièce". Avant de nier un peu plus tard toutes représailles contre les médias.

Pas si facile de manier les mots, face à un président hors norme  

C'est une "Une" du New York Times qui suscite un tollé. Au lendemain des tueries de Dayton et El Paso, le quotidien américain a choisi de titrer sur le discours de Donald Trump en réaction aux massacres, "Trump appelle à l'unité contre le racisme". Depuis, le quotidien est accusé de complaisance envers le président américain. Car si Donald Trump a bien condamné le racisme lors de son discours, USA today rappelle qu'il ne faut pas oublier tous ses propos de haine et sa rhétorique raciste.  Sur internet, rapporte le journal américain, le #Annuler est apparu. De nombreux internautes se disent indignés et menacent de se désabonner... 

"Le difficile art du titre" constate Le Temps à Genève. Ce choix jugé maladroit illustre la difficulté des médias à couvrir l'actualité de la présidence. Un exercice périlleux. 

"Le Times devrait savoir faire mieux", a réagi, parmi d'autres, Jerry Lanson, professeur émérite de journalisme à Emerson College. "Des titres comme celui ci ignorent le contexte et les actions passées de Trump". Le Times qui fait son mea culpa : "Nous devions livrer un message nuancé dans un espace restreint, dans des délais serrés... malheureusement notre première tentative n'a pas donné les résultats voulus". Quelques heures plus tard, le journal a proposé une nouvelle Une. Et certains journalistes ont toutefois pris la défense du titre. Notamment le rédacteur en chef du site d'information The Atlantic, Jeffrey Goldberg. "Le New York Times emploie 1600 journalistes qui effectuent un travail indispensable partout dans le monde. Ce journal publie des millions et des millions de mots chaque année. Parfois, il fait des erreurs". 

Le difficile art du langage... et aussi le travail sublime des mots 

"Leur conversation est comme une danse doucement diabolique", "L'amour est aussi épais et sombre que le sirop d'Alaga"... La saveur des mots de Toni Morrison que nous donne à lire The Week. Et sa journaliste qui se replonge dans ses travaux d'étudiants. Un pastiche à faire, de  L’œil le plus bleu, le premier roman de l'Afro-américaine. L’histoire d’une petite fille noire qui veut absolument avoir les yeux bleus. À la fin, elle devient aveugle. 

"J'ai été émue par l'histoire de Pecola", raconte la journaliste, et aussi par la manière dont Morrison a assemblé ses mots pour créer des images à la fois dans mon esprit et - d'une manière que je ne comprends toujours pas totalement -dans mon cœur. Du pastiche elle ne se souvient de rien. Mais quelques années plus tard, elle tombe sur une interview de Toni Morrison : "C'est ce que vous n'écrivez pas qui donne souvent à ce que vous écrivez, son pouvoir". "C'est la clé que je cherchais" écrit la journaliste. Pour Morrison, le langage n'est pas aussi simple que ce qui est imprimé. C'est aussi ce qui a été vécu, ce qui a été ressenti, et ce qui ment, glissant et aigu, comme un piège, entre ces paroles glorieuses.

"Le travail des mots est sublime" disait la lauréate du prix Nobel de littérature dans son discours de Stockholm en 1993... "Cela donne un sens qui assure notre différence humaine. Nous mourons. C'est peut-être le sens de la vie. Mais nous faisons la langue. Cela peut être la mesure de nos vies".

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