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La "Statue de la Liberté" de Khartoum

La révolte anti-Béchir au Soudan s'est trouvée une égérie

6 min
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Une jeune Soudanaise de 22 ans se retrouve propulsée en symbole de la contestation populaire qui dure depuis quatre mois. Le dissident Kirill Serebrennikov ovationné pour son retour sur scène à Moscou. Les communautés juives orthodoxes new-yorkaises au coeur d'une épidémie historique de rougeole.

La "Statue de la Liberté" de Khartoum
La "Statue de la Liberté" de Khartoum

Notre époque se nourrit de symboles, et le regain d'intérêt, dans la presse internationale, pour ce qui se passe au Soudan ne déroge pas à la règle. 

Au Soudan, depuis bientôt quatre mois des dizaines de milliers de personnes réclament le départ du président Omar El-Béchir : c'est un mouvement de protestation non-violent dont nous avons déjà plusieurs fois parlé ici-même depuis le début des manifestations en décembre, mais c'est vrai qu'une Révolution en chasse une autre en Une des journaux, avec le temps l'intérêt des médias étrangers s'émousse, et l'on est passé à autre chose...  

Et pourtant les Soudanais, eux, sont restés mobilisés. Depuis samedi, ils en remettent même un coup, nous confirme la Sudan Tribune : ils sont des milliers à tenir le siège des quartiers généraux de l'armée, dans la capitale Karthoum, pour appeler les militaires à basculer de leur côté, à demander, avec eux, la démission de Béchir. Ils en ont convaincus certains, mais le gros du contingent reste fidèle au président et a l'ordre donné de disperser le rassemblement.  

Depuis samedi, donc, nous dit la Tribune du Soudan, des groupes d'hommes masqués et armés, de nuit, se glissent parmi les manifestants et tirent à balles réelles: ils ont déjà fait au moins 21 morts. Mais si l'on reparle aujourd'hui de ces évènements de Karthoum, c'est surtout grâce à une image, une vidéo partagée des millions de fois sur la planète des réseaux sociaux. 

Plusieurs vidéos, en fait, mais un seul visage : celui de cette jeune femme, drapeau peint sur la joue, voile blanc sur les cheveux d'où dépassent deux larges boucles d'oreilles dorées. Elle harangue la foule en chantant, et la foule lui répond par ce mot martellé : "Thawra", la Révolution en arabe.  

Il est là, le symbole globalisé qui crystallise à nouveau l'attention, cette femme que la BBC a déjà rebaptisée "la Reine de Nubie", et que la correspondante de Buzzfeed à Naïrobi, Tamerra Griffin, a identifié comme étant Alaah Salah.  Alaah a donc 22 ans, elle est étudiante en ingénierie et architecture à l'université internationale de Karthoum, mais désormais elle est une icone, comparée à la Statue de la Liberté dans la posture, droite, bras levé vers le ciel, que la postérité photographique a fixé pour elle. 

Mais d'où vient donc la force symbolique de cette image? 

De nombreux détails, disséqués par le Washington Post : l'ample robe blanche, d'abord, est un attribut bien sûr du pacifisme de ce soulèvement populaire, mais c'est aussi une référence, avec les boucles d'oreilles en or, à ces femmes soudanaises, ces travailleuses qui s'étaient déjà élevées contre la dictature par le passé. 

Tout celà, nous explique le magazine Vogue, nous rappelle que "les femmes occupent une place centrale dans ce qui est en train de se passer au Soudan. Elles demandent à être entendues" ; elles dénoncent les violences, les discriminations criantes dont elles sont victimes au quotidien ; "elles veulent la place qui leur revient" dans la future société suodanaise, si celle-ci parvient toutefois à émerger. Tout cela est résumé par leur slogan : "Wakto wa Naso", ce qu'ont traduira par "Le moment est venu".

A Moscou, une ovation toute particulière hier soir au Théâtre Gogol. 

On y jouait "Les Ames mortes", du maître russe, et au moment des saluts il s'est passé ceci : 

Ovation debout, quand le metteur en scène Kiril Serebrennikov est monté sur scène. "Je rentre à la maison", c'est ce qu'il a déclaré au site d'info Lenta, lui qui vient de passer plus d'un an et demi, 594 jours, assigné à résidence pour une affaire de détournement de fonds publics  qu'il a toujours dénoncé comme une manière de lui nuire, à lui l'homme de théâtre et de cinéma, libre penseur, provocateur et homosexuel, pour ne rien arranger. 

Ce qui a sauvé Serebrennikov, nous dit le journal en ligne Republic, c'est le fait qu'il a continué à créer, à exister artistiquement pendant sa détention. A l'inverse d'un Oleg Sentsov, ce documentariste ukrainien emprisonné pour avoir osé dénoncer l'annexion par la Russie de sa Crimée natale, Kiril Serebrennikov ne s'est jamais fait oublier de son public : il a même réussi à sortir son dernier film Leto cet hiver, et à récolter des prix internationaux dans de nombreux festivals où son absence revêtait un poids politique tout particulier.  

Serebrennikov est resté présent aux Russes et au monde, ceux qui ont tenté de le faire disparaître ont échoué, et "l'ovation reçue hier soir au Théâtre Gogol, c'est la méilleure des réponses à leur apporter", écrit Oleg Kashin, figure de l'opposition russe, toujours dans Republic.  Pour lui, Serebrennikov est comme ce poète argentin, torturé par la dictature militaire, et qui dit à son geolier : "tu n'es qu'un imbécile, tu ne comprends pas que quoi que tu fasses, un jour ta fille donnera rendez-vous à ses amis au pied du momument à ma mémoire". 

Mais en attendant cette postérité, l'annulation de l'assignation à résidence pour le metteur en scène et tous ses amis du 7e Studio, ce n'est qu'un "léger dégel dans l'hiver répressif russe", écrit Oleg Zintsov dans Vedomosti.  En Russie, comme au Soudan, on n'a décidemment pas fini de rêver au printemps.  

L'état d'urgence sanitaire est décrêté à New York. 

La ville fait face à une épidémie historique de rougeole, à tel point que ce mardi le maire Bill di Blasio a pris cette décision radicale : il impose la vaccination obligatoire à tous les habitants de certains quartiers bien ciblés.  

Et parmi ces quartiers, nous dit la revue juive américaine Forward, il y a certaines des communautés les plus homogènes de juifs orthodoxes, voire ultra-orthodoxes si tant est que cette nuance ait un sens. Dans le quartier de banlieue de Rockland County, où vivent des dizaines de milliers de familles Hassidiques, "depuis un mois déjà les personnes qui refusent de se faire vacciner sont bannies des lieux publics". 

Et pourtant, quand les taux de contamination ont commencé à exploser dans ces quartiers, les Rabbins ont tenté de faire entendre raison aux quelques récalcitrants anti-vaccins ; mais leur parole,  raconte Forward, n'a pas pesé lourd face à celles d'autres hommes de Dieu qui eux ont méthodiquement, par des campagnes de désinformation via notamment des hotlines téléphoniques, accusant le vaccin anti-rougeole d'augmenter les risques d'autisme chez l'enfant. 

Le New York Times nous apprend aussi que des amendes de 1000 dollars sont en théorie prévue pour ceux qui contreviendront à l'obligation, désormais, de se vacciner. Ca risque d'être compliqué à appliquer, reconnait un médecin des services de santé de la ville qui préfère miser, encore et toujours, sur "l'information et le bon sens" face à la paranoïa et au complotisme.  

Comme quoi la santé publique aussi est soluble dans les fake news. 

Pour mesurer l'ampleur de la désinformation et la difficulté d'y faire face, je vous recommande la lecture de ce reportage du New Yorker, publié fin janvier mais toujour accessible en ligne, qui raconte le combat d'une infirmère elle-même juive orthodoxe dans le quartier de Borough Park à Brooklyn.

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