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Manifestants opposés à la présidentielle du 12 décembre à Alger

Un parfum nauséabond sur la fin de campagne présidentielle en Algérie

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A six jours d'une élection présidentielle vivement contestée, la presse algérienne suspecte le pouvoir de multiplier les tentatives de diversion pour masquer l'échec de sa "non-campagne". Regards croisés de la presse européenne sur la mobilisation sociale en France contre la réforme des retraites.

Manifestants opposés à la présidentielle du 12 décembre à Alger
Manifestants opposés à la présidentielle du 12 décembre à Alger Crédits : RYAD KRAMDI - AFP

Nous sommes ce matin en Algérie où vont se dérouler les dernières grandes manifestations du vendredi... avant l'élection présidentielle du 12 décembre.  

Le vote aura lieu jeudi prochain et nous sommes donc dans la dernière semaine d'une "non-campagne électorale... à cacher" selon l'édito du quotidien Liberté-Algérie. Les cinq candidats (tous issus de l'ancien régime alors que le peuple réclame depuis des mois une vraie rupture) ont pu mesurer au cours de leurs déplacement à travers le pays "l'étendue et l'ancrage populaire du rejet dont il font l'objet" d'après Saïd Chekri. Le terrain est "irrémédiablement hostile" pour le pouvoir militaire de transition qui a pourtant "voulu faire de ce scrutin le point d'orgue de sa feuille de route politique", et ceux que l'on continue à entendre le plus, ce sont les opposants à la présidentielle, ceux qui appellent à la boycotter.

Eux seront à nouveau dans la rue ce vendredi, comme chaque vendredi depuis plus de 9 mois. Galvanisés par la "vulgarité" (le terme était hier en Une d'El Watan) que leur a opposé en début de semaine le ministre de l'intérieur Salah-Eddine Dahmoune. Ceux qui sont contre l'élection, a-t-il déclaré, sont "des pseudo-algériens, des traîtres, des homosexuels et des mercenaires" à la solde du colonialisme français. Le ministre l'a dit devant le Sénat algérien, et Tayeb Belghiche pour El Watan note que "jamais depuis l'Indépendance un haut responsable de l'Etat n'avait à ce point déversé des insanités sur le peuple algérien". Jamais, depuis le déclenchement du Hirak le 22 février, "des gens de pouvoir n'avaient osé manquer de respect" à ce même peuple". 

Salah-Eddine Dahmoune a-t-il agi sur instruction, pensait-il faire peur aux Algériens pour affaiblir la mobilisation du 42ème vendredi de la colère aujourd'hui ? Si c'est le cas, c'est raté : ce déchainement de vulgarité n'aura fait que "jeter de l'huile sur le feu", illustrer la perte de contrôle du pouvoir et pousser les manifestants à lui répondre dans la rue comme sur les réseaux sociaux où le hashtag "Nous sommes tous des mercenaires pervers et gay" est devenu viral out comme les appels à venir toujours plus nombreux à la "gay pride" d'aujourd'hui.  

La fin de campagne verse donc dans le caniveau, du côté des autorités : c'est ce qu'en retient le célèbre dessinateur de presse Dilem dans sa dernière livraison à Liberté-Algérie. Ali Dilem y dessine un couple d'Algériens, dans la rue, qui passe devant une plaque d'égout ; il y a des micros posés devant et l'homme du couple dit "Tiens, ncore une conférence de presse du ministre de l'Intérieur". Voilà donc comment, c'est le titre du dessin, "l'actualité s'emballe à une semaine de la présidentielle".  

Dessin de presse d'Ali Dilem pour Liberté-Algérie le 05/12/2019
Dessin de presse d'Ali Dilem pour Liberté-Algérie le 05/12/2019 Crédits : Ali Dilem (capture liberte-algerie.com)

Cette fin de campagne, c'est ce qu'on lira sur le site Tout sur l'Algérie,  se noie enfin dans les zones d'ombres d'une autre présidentielle : celle qui n'a pas eu lieu au mois d'avril (empêchée par le soulèvement populaire né en février) et qui devait imposer un cinquième mandat du président grabataire Abdelaziz Bouteflika. Quinze personnes, dont deux anciens Premiers ministres, sont jugés pour corruption, accusés d'avoir monté et couvert un système de financement occulte de la campagne Bouteflika. Les premières révélations faite au procès qui s'est ouvert mercredi sont enveloppées du "parfum nauséabond de la corruption, la vraie, qui met en cause directement le système Bouteflika et ses pratiques"... quasi-mafieuses, d'après ce qu'en décrit TSA.  

En organisant ce grand déballage judiciaire, à une semaine du scrutin du 12 décembre, le pouvoir actuel tente-t'il de faire diversion, de prendre ses distances avec l'ère Bouteflika ? Sans doute, estime Saïd Chekri pour Liberté-Algérie : car finalement,  "quoi de mieux qu'un procès spectaculaire ou un scandale retentissant pour faire écran de fumée autour d'une mauvaise passe politique ? "

Que dit la presse européenne de la mobilisation sociale en France contre la réforme des retraites ?

Elle en dit... que "la République ne marche plus", et c'est le titre d'une analyse signée Michaela Wieger pour la Frankfurter Allgemeine Zeitung. La France est quasiment paralysée par la protestation contre la réforme à venir des retraites, "les intentions du gouvernement sont encore nébuleuses", reconnait la correspondante à Paris du quotidien allemand mais l'opposition d'une bonne majorité des français est elle déjà claire. Car il faut dire, que depuis un an,  notre pays "ne connaît pas de répît", dans le sens d'une forme d'intranquilité sociale permanente qui s'est installée. Et ça va bien au-delà des gilets jaunes ou des blacks blocks : la journée d'hier a montré un "renforcement notable des rassemblement syndicaux que l'on disait dépassés et condamnés à l'échec".

"Ce parfum que l'on sent dans l'air ambiant, en France, c'est celui de la défiance général contre Emmanuel Macron et son gouvernement", déclare une manifestante parisienne à Angelique Chrisafis du Guardian. La journaliste confirme que c'est bien "tout le projet macroniste de transformation profonde du modèle social français" qui est contesté. Chrisafis note d'ailleurs que beaucoup de slogans lus et entendu hier dans les cortèges concernaient la défense des services publics au moins autant que les retraites. 

Pour El  Pais en Espagne, c'est bien Emmanuel Macron en personne qui est "mis sous pression par le succès de la grève générale" entamée hier. En inscrivant leur mobilisation dans la durée, écrit Marc Bassets, "les syndicats français tentent de réussir là où les gilets jaunes ont échoué", à savoir, faire plier un président vu comme celui des patrons et du mépris de classe. Ils ont pour eux le nombre, ces millions de français inquiets et concernés par ce sujet très concrêt des retraites, mais "le résultat final est loind 'être connu à l'avance" : l'exécutif met en scène un Président et un Premier ministre, "calmes et décidés à aller au bout de leur réforme" dans une démarche "d'écoute et de concertation".  

La porte n'est donc pas fermée à des arrangements, ce que résume en ces termes Richard Werly, dans les colonnes du Temps suisse : "Sur le front social Edouard Philippe doit déminer et bricoler". Le Premier ministre, juppéiste pur jus, essaye surtout de ne pas tomber dans le piège du droit-dans-ses-bottisme qui avait perdu son mentor en 1995 : ne pas croire que le mouvement va s'étioler de lui-même, ne pas sembler fermé au dialogue, imaginer des moyens d'organiser encore et toujours une forme de  participation citoyenne à ce débat sur les retraites...

"Ironie du sort et de l'histoire, commente Richard Werly, Edouard Philippe le disciple favori d'Alain Juppé doit, 24 ans après les grandes grèves de 1995 , faire... du Chirac". Avec, toutefois, une diffficulté en plus :  la profondeur "des divisions et de l'antagonisme que continue de susciter, dans l'opinion française [...] un chef de l'Etat nommé Macron".

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