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Un partisan du candidat emprisonné Nabil Karoui à Bizerte

Présidentielle en Tunisie : 26 candidats mais combien d'idées en débat ?

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Avec 26 candidats en ordre dispersé pour le premier tour dimanche, la deuxième élection présidentielle en Tunisie depuis la Révolution de 2011 interroge sur la santé de cette jeune démocratie. Commission Européenne : "protection du mode de vie européen" et immigration, l'amalgalme qui ne passe pas.

Un partisan du candidat emprisonné Nabil Karoui à Bizerte
Un partisan du candidat emprisonné Nabil Karoui à Bizerte Crédits : Khaled Nasraoui - AFP

Huit ans après la Révolution du Jasmin, la Tunisie vote dimanche pour élire son prochain président.

C'est la deuxième élection présidentielle depuis 2011, mais on en revient toujours à cette référence historique car le scrutin (dont le premier tour commence en fait aujourd'hui, comme nous le dit le journal en ligne Kapitalis, avec le vote des nombreux Tunisiens de l'étranger) doit être analysé comme une nouvelle étape de la révolution encore inachevée. 

Il y a eu bien sûr il y a huit ans la chute du dictateur Ben Ali, mais depuis, nous confirme dans Jeune Afrique l'un des candidats, le constitutionnaliste Kaïs Saïed, le modèle démocratique tunisien reste très imparfait ; les institutions ont le mérite d'exister mais doivent être consolidées, bref... pour le scrutin de dimanche, dit Saïed, il faut "jouer selon les règles du jeu, pour mieux les transformer ensuite". Faire campagne sur une révision de la Constitution dans une jeune démocratie, c'est ambitieux, mais apparemment ça marche : Kaïs Saïed, nous dit Jeune Afrique, fait partie des 5 candidats qui ont une chance de passer le premier tour.  

Car cette présidentielle est des plus ouvertes, pour ne pas dire des plus confuses : le site Mondafrique remarque que "si l'intensité de la campagne témoigne d'une certaine vitalité démocratique, la plupart des observateurs de la vie politique tunisienne sont inquiets [avec] 26 candidats dont aucun ne semble prêt aux compromis et aux alliances puisque chacun joue son existence dans ce scrutin".  

26 prétendants en lice, eonc, et parmi eux, précise L'Economiste Maghrébin, au moins vingt n'ont aucune chance et "font ricaner même ceux qu'on paye pour les applaudir dans les rassemblements." Des "figurants" venus pour se partager les miettes, mais qui ont tout de même, tour à tour, bénéficié des lumières de médias qui ont eu bien du mal à faire vivre le débat d'idée dans cette campagne "désordonnée".

Pour Karim Bouzoulta, à nouveau dans Jeune Afrique, "la communication politique a tué le débat" : sur le web, dans les médias de masse, les candidats ont été omniprésents alors même que la défiance à leur égard n'a jamais été aussi forte chez les Tunisiens.  Car "l'espoir contestataire a laissé place au désenchantement", lit-on encore dans cette tribune, "le terrorisme, le marasme économique et le manque de stabilité politique des huit dernières années ont suffit à faire d'un Etat de droit naissant une démocratie grabataire déjà en proie au populisme".  

Et s'il y en a un qui incarne au mieux ce populisme médiatique, c'est Nabil Karoui ... et c'est même l'un des favoris du scrutin : ce publicitaire, patron d'un groupe de médias qui fonctionne à plein régime pour faire sa promotion, Nabil Karoui "l'anti-système" et sa popularité irrationnelle font peur aux professionnels de la politique tunisienne. 

D'ailleurs il est en prison, depuis trois semaines : en détention provisoire pour des soupçons de blanchiment d'argent et de corruption qui remontent pourtant à 2017, Karoui, nous annonce La Presse de Tunis, a démarré une grève de la faim hier pour exiger d'avoir au moins le droit de voter dimanche. Une audience est prévue aujourd'hui à la Cour de cassation tunisienne pour statuer sur sa demande de libération, mais celle-ci a bien peu de chance d'aboutir avant le scrutin. 

Voilà donc le genre de nouvelles qui occupent cette fin de campagne présidentielle, loin des enjeux réels qui secouent la jeune démocratie tunisienne. Ils sont pourtant nombreux et très concrets : s'il ne faut en garder qu'un, la bloggeuse Rihab Boukhayata sur la plateforme Nawaat retient celui de la législation sur l'héritage, qui prive les Tunisiennes de tout droit de succession. Une question d'égalité hommes/femmes, une revendication issue de la Révolution de 2011 mais qui embarrasse les candidats bien au-delà du clivage droite gauche ou laïc/islamiste. C'est bien simple, que ce soit par conviction religieuses, par conservatisme ou par manque de courage politique, aucun des principaux candidats ne s'est prononcé clairement en faveur de cette égalité successorale.

Et pendant ce temps l'Union Européenne est aux prises avec de grandes questions existentielles.  

...Et notamment celle-ci : quelles sont les valeurs qui nous unissent, de Lisbonne à Cracovie ? Quelle est ce "mode de vie européen" qui nous définirait et qu'il s'agirait de "protéger" ? Le protéger contre quoi, d'ailleurs ? 

Si vous avez suivi les actualités de la semaine, vous savez que la composition de la nouvelle Commission européenne a été dévoilée mardi, et qu'elle compte notamment un commissaire à la "protection du mode de vie européen". L'affaire a vite fait polémique, nous dit Politico, car on a vite compris "qu'il ne s'agissait pas là de défendre ni l'art de la table ni l'exception culturelle européennes", mais de dissimuler un porte-feuilles consacré principalement aux questions migratoires. 

Présenter l'immigration comme un danger pour le mode de vie européen... voilà le fond idéologique dénoncé depuis mardi, à gauche et chez les écologistes d'abord, puis bien au-delà sur l'échuiquier politique continental. Jugez plutôt : hier c'est Jean-Claude Juncker, le président sortant de la Commission qui a clairement critiqué le choix des mots dans une interview à Euronews. 

Jean-Claude Juncker dit "qu'accepter ceux qui viennent de loin, c'est aussi ça, le mode de vie européenne". Et il en conclut que l'intitulé du porte-feuille, confié à son ami le grec Margaritis Schinas, devrait être modifié. 

On le voit donc, même après 4 jours de polémique, l'affaire ne semble pas devoir s'éteindre facilement car elle pose des questions fondamentales à l'Europe et interroge sur la nature politique de cette nouvelle Commission Von der Leyen fort hétéroclyte. Le sujet est particulièrement sensible pour un journal comme Index en Hongrie, qui est aux prises au quotidien avec cette rhétorique d'extrême-droite anti-migrants qui tient lieu de politique générale au premier ministre Viktor Orban ; Pas de doute, Index reconnait bien cette même rhétorique dans l'idée de "protection du mode de vie européen". 

Pour l'allemande Die TagesZeitung, enfin, le débat est loin d'être tranché et ressurgira à la fin du mois quand les nouveaux commissaires devront se présenter face au Parlement européen... à moins comme semble l'annoncer Jean-Claude Juncker, qu'Ursula Von der Leyen ne décide d'elle-même de revoir sa confondante copie.

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