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Carte de donneur d'organe en allemagne

Don d'organes en Allemagne : le refus du "tous donneurs"

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L'instauration du principe du consentement présumé au don d'organe a été rejeté par le Bundestag au terme d'un débat bioéthique qui a profondément divisé la société allemande, dans un pays où le manque de donneurs empêche de sauver 900 vies par an.

Carte de donneur d'organe en allemagne
Carte de donneur d'organe en allemagne Crédits : Tobias SCHWARZ - AFP

Un profond débat éthique agite la presse depuis quelques jours en Allemagne.  

La société allemande divisée sur le sujet du don d'organe, question posée ce jeudi aux députés du Bondestag. La situation en la matière, ici résumée par la télé publique ARD, c'est qu'en Allemagne, chaque année il y a environ 9000 personnes qui sont en attente d'une greffe d'organe, et qu'il n'y a en gros qu'un petit millier de dons par des donneurs déclarés puisque là-bas, comme c'était le cas chez nous jusqu'en 2017, il faut se déclarer donneur de son vivant. En France, depuis trois ans, on considère que tout individu est donneur à moins qu'il n'en ait exprimé le refus, ou que ses proches s'y opposent clairement. Mais en Allemagne, ce n'est pas le cas, et du coup nous dit encore l'ARD, "toutes les huit heures, il y a un patient qui décède faute d'avoir pu bénéficier d'un don d'organe" qui lui aurait sauvé la vie. Pire encore, le nombre de donneurs volontaires est en baisse pour l'année 2019.

Voilà donc, sommairement présenté, pourquoi le ministre de la Santé, le chrétien-démocrate Jens Spahn, avait déposé un projet de loi instaurant le principe dit "du consentement présumé" : comme en France depuis 2017, on serait tous donneur potentiel à moins d'avoir fait la démarche de déclarer l'inverse.

Sauf que c'est en Une de la Tageszeitung, ce jeudi les députés allemands "n'ont pas donné leur coeur à Jens Spahn" :  ils ont retoqué son projet de loi ; exit, donc, le principe du consentement présumé.  Pour le quotidien berlinois, sous la plume de Barbara Dribbusch, ce vote est "un échec", un "jour triste" pour l'Allemagne. Mais c'est surtout "typique de la stagnation allemande" : une mollesse pragmatique qui empêche d'assumer collectivement des positions tranchées, et qui, au final, ne fait que prolonger le statu quo... au prix de centaines de vies perdues chaque année.   

Alors, autant vous dire que cette présentation des faits n'est pas vraiment partagée par la Suddeutsche Zeitung : le grand quotidien munichois penche clairement du côté des opposants au projet de loi, lesquels se recrutent aussi bien à gauche qu'à l'extrême-droite ou chez les Verts. 

Dans la Suddeutsche Zeitung, donc, Kristina Berndt nous dit d'emblée que "c'est une très bonne chose que le principe du consentement présumé ait été rejeté", car (c'était le principal angle d'attaque de ses détracteurs), il est contraire au "principe de l'auto-détermination de chaque individu". En résumé, "ce n'est pas parce qu'une personne est en état de mort cérébral que son corps ne lui appartient plus", et qu'un médecin ou l'Etat peut en faire ce qu'il entend sans consentement clairement établi, au préalable, par le patient ou par ses proches.  

Une telle "exigence éthique", poursuit Kristina Berndt, n'empêche pas de faire la promotion de l'inscription des citoyens sur les listes de donneurs : hier, d'ailleurs, une grande majorité des députés a soutenu l'idée que l'Etat renforce ses campagnes d'information et même d'incitation au don d'organe. 

Mais il ne faut pas se leurrer, la journaliste de la Suddeutsche Zeitung le reconnaît : compter sur le consentement volontaire des citoyens, ça ne marche pas, on l'a bien vu aux Pays-Bas : on a beau faiure toutes les campagnes que l'on veut, les gens ne font que très peu la démarche volontaire de s'inscrire, et les patients en attente d'une greffe continuent de mourir faute de donneur.  

On pourra enfin se demander pourquoi ce sujet continue de faire autant débat en Allemagne, alors qu'en France et dans 21 autres pays de l'UE, le principe du consentement présumé a été accepté sans trop de polémique. Pour Jakob Simmank à lire dans Die Zeit, les députés allemands ont certes eu peur de la polémique mais ils ont surtout eu peur, c'est humain, de l'idée-même de la mort, du fait d'oser s'y confronter, de la regarder froidement. Le résultat, c'est que, là où le ministre Jens Spahn proposait un "changement radical de mentalité", on préfère "prolonger un système enraciné dans le déni et l'ignorance, un système fatal", rappelle le journaliste. 

Pour le quotidien suisse Le Temps, enfin, ce cas de conscience allemand est plus profond encore. Il renvoie au passé totalitaire du pays, comme l'a expliqué à la tribune du Parlement la député écologiste Annabela Baerbock. "Pour des raisons historiques bien connues, c'est ce qu'elle a déclaré, notre loi fondamentale insiste sur le droit à l'auto-détermination des citoyens, sur la dignité des hommes et sur le droit à l'intégrité physique. Notre corps n'appartient ni à l'Etat ni à la société, mais à nous-même !"

Voilà donc comment les vieux fantomes du nazisme s'invitent, qu'on le veuille ou non, dans un débat de société en Allemagne. Quoi que l'on en pense sur le fond, ça nous rappelle en tous cas que les questions d'éthique résonnent différemment dans chaque pays selon sa culture, ses valeurs et donc son histoire... n'en déplaise à ceux qui voudraient calquer les même lois partout en Europe. 

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