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Volodymyr Zelenskiy

Présidentielle ukrainienne : la villa cachée en Toscane du "clown Zelenskiy" stoppera-t-elle son irrésistible ascension ?

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L'humoriste Volodymyr Zelenskiy, favori du premier tour dimanche de la présidentielle en Ukraine, est fragilisé par des révélations sur son patrimoine caché et ses liens possibles avec des oligarques russes. Le cachir, saucisson algérien victime collatérale de la "Révolution du sourire" ?

Volodymyr Zelenskiy
Volodymyr Zelenskiy Crédits : SERGEI SUPINSKY - AFP

En Ukraine, la campagne en vue du premier tour de l'élection présidentielle s'achève, et jusqu'au bout, elle aura été rythmée par des accusations de corruption contre les principaux candidats. 

Le meilleur pour la fin : le dernier scandale en date, révélé jeudi par le site d'investigation indépendant Slidstvo.info écorne les dernières heures de campagne de Volodymyr Zelenskiy. Ce comédien star d'émissions humoristiques à la télé s'était déclaré candidat, à la surprise générale le 31 décembre, et depuis il a mené la course dans les sondages, en faisant le moins possible de politique et le plus possible de ce pour quoi il est aimé dans son pays : le divertissement populaire.  

De l'anti-politique, en fait : Zelenskiy, analyse l'envoyé spécial à Kiev de The Independent, a bâti ses intentions de vote sur la satyre d'une classe politique corrompue, obnubilée par la course au pouvoir et à la fortune mal acquise, et en se tenant le plus loin possible des clivages traditionnels en Ukraine, la Russie, l'OTAN, les tensions linguistiques et régionales. Et ça a marché, au point de le positionner dans les derniers sondages dix points devant Petro Porochenko, et plus encore devant la revenante Ioulia Timochenko. 

Mais hier donc, Slidstvo.info a révélé l'envers du personnage : Zelenskiy, l'innocent "serviteur du peuple", comme il a nommé le personnage qu'il incarne dans son feuilleton à la télé, est aussi un riche chef d'entreprise propriétaire d'une villa de 15 pièces, estimée à 4 millions d'euros et sise dans le quartier préféré des oligarques russes sur la côte toscane en Italie. Or ce patrimoine-là, l'amuseur devenu favori de la présidentielle a oublié de le déclarer au fisc ukrainien.  

Alors bien sûr on imagine les arrières-pensées, les infos opportunément révélées au moment choisi, juste avant le premier tour de dimanche. Mais finalement, ce qui aurait été étonnant, c'est que Zelenskiy soit le seul, parmi les trois favoris, à échapper au grand déballage. Car la campagne, et c'est l'hebdo Ukrainskiy Tyjden qui nous le confirme, s'est déroulée au rythme des scandales révélés par la presse : le retour de vieilles accusations de collusion avec la Russie sur des accords gaziers, pour l'ancienne Première ministre Ioulia Timochenko ; un vaste système de détournement des budgets de l'Armée, pour le président Porochenko. 

L'évolution des sondages étudiée à la loupe par Tyjden porte les stigmates de ces scandales, et la seule courbe qui n'avait pas fléchi jusque-là, c'était celle de Volodymyr Zelenskiy.  On verra dimanche, dans les urnes,  l'effet qu'auront les révélations sur son patrimoine caché en Toscane, et ce qu'elles sous-entendent de proximité possible avec le petit monde de l'oligarchie russe.

Cette campagne présidentielle fait en tous cas le bonheur d'une industrie ukrainienne en particulier.  

C'est pour le moins un pas de côté que fait le très sérieux site d'info Ukrainska Pravda dans les derniers jours avant le premier tour. Pas du tout le genre de média qu'on peut qualifier de presse de caniveau, et pourtant le journal en ligne se passionne, dans une longue enquête publiée mercredi, pour la vie d'une usine de papier toilette dans l'ouest de l'Ukraine (ci-dessous une publicité réalisée pour les vingt ans de la marque Kokhavinka)

Née sous l'URSS et florissante aujourd'hui, cette petite industrie se régale des centaines de tonnes de tracts de propagande électorale que les équipes des candidats déversent, il n'y a pas d'autres mots, sur les électeurs ukrainiens et qui finissent bien souvent, justement, dans le caniveau. Les élections, sont donc à chaque fois un moment privilégié pour ce "délicat business" du papier hygiénique, comme le qualifie Ukrainska Pravda. 

Mais en racontant l'histoire de cette usine, on parle aussi des espoirs d'une PME de s'ouvrir sur les marchés européens : d'ailleurs l'augmentation très sensible de la consommation des précieux rouleaux en Ukraine depuis la chute de l'Union soviétique, est analysée comme un signe d'européanisation du style de vie du pays. La question d'une éventuelle adhésion de l'Ukraine à l'UE voire à l'OTAN est au cœur des débats de la campagne présidentielle, quand toutefois on y débat il y a sur des sujets sérieux.

On parle aussi, en visitant l'usine, de l'annexion de la Crimée ukrainienne par la Russie, de la guerre qui se poursuit dans l'Est tombé aux mains des séparatistes pro-russes : tout ça a entraîné l'augmentation du prix du gaz russe, et a obligé l'entreprise a investir dans des chaudières à biomasse, importées d'Autriche. Voilà qui nous montre que le conflit avec la Russie a accéléré, là encore, l'ouverture économique vers l'Europe toute proche.  

Enfin, comme le reportage d'Ukrainska Pravda, je laisse la conclusion au patron de l'usine qui nous dit que "tant que les politiciens et le gouvernement ukrainien traiteront les citoyens comme ils le font, alors le pays aura besoin de toujours plus de papier toilette". Je vous laisse interpréter la métaphore, mais je note que ça rejoint bien l'analyse du Wall Street Journal qui décrit un peuple ukrainien prêt à s'en remettre à un clown, tant il semble, politiquement parlant, au bout du rouleau.

Dans la même veine industrielle, le quotidien algérien El Watan a choisi d'illustrer la crise que traverse son pays... à travers sa production de saucisson.

Le "cachir", saucisson algérien à base de volaille ou de boeuf, parfois agrémenté d'olives, est figurez-vous une "victime collatérale" de ce que la presse algérienne a surnommé "la Révolution du sourire". L’innocente charcuterie est devenu le symbole de la corruption du système Bouteflika, dès les premiers jours de la contestation populaire.

Ça remonte, nous dit El Watan, au 9 février, jour où les cadres du parti présidentiel, le FLN, étaient réunis pour approuver la cinquième candidature d'Abdelaziz Bouteflika à la présidentielle : la presse avait raconté qu'entre deux discours de cette "pathétique" cérémonie, on avait servi aux convives des sandwichs au cachir. A partir de là les réseaux sociaux n'ont plus cessé de moquer ces politiciens et militants "achetés" par le clan présidentiel pour quelques rondelles de saucisson.  Plus tard une députée d'opposition, évoquant les participants aux premières manifestations, a déclaré que "le peuple n'était pas sorti dans la rue pour réclamer le cachir" ; "le FLN ne s'achète pas avec un morceau de cachir", a tenté de réfuté un cadre du vieux parti...  

Bref, le saucisson dès lors a été associé dans tous les esprits avec la corruption et le clientélisme rejetté par les Algériens avec le rejet de Bouteflika.  Et ces blagues, forcément, ne font pas rire les professionnels du secteur, qui font tout pour éviter une chute des ventes et communiquent à fond sur la "neutralité politique" de leur saucisson.  

La journaliste d'El Watan Amel Blidi rassure ses lecteurs : après enquête elle affirme qu'il est possible de continuer à manger du cachir sans trahir ses convictions révolutionnaires. Une information capitale, au moment de préparer les sandwichs pour la grande manifestation du vendredi : ce sera, on le rappelle, la première depuis que l'armée a lâché Abdelaziz Bouteflika et a demandé qu'il jugé inapte au pouvoir.

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