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Badges avec la silhouette barrée du président serbe Aleksandar Vučić

La Serbie ou le démon du totalitarisme

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Depuis le triomphe d'Aleksandar Vučić à la présidentielle, des milliers de Serbes refusent sa mainmise sur le pouvoir et manifestent "contre la dictature".

Badges avec la silhouette barrée du président serbe Aleksandar Vučić
Badges avec la silhouette barrée du président serbe Aleksandar Vučić Crédits : MONIKA SKOLIMOWSKA / DPA

Décidément, l’histoire a parfois de bien étranges soubresauts. La preuve vient encore d’en être faite en Serbie où, il y a tout juste deux semaines, le peuple vient d’élire, dès le premier tour et à une écrasante majorité, un ancien extrémiste à la tête de l’État. Son nom : Aleksandar Vučić, lequel, ne craignant pas de cumuler les deux principales fonctions politiques du pays, se présente désormais comme le Président mais aussi le Premier Ministre, en plus de bénéficier, déjà, d’un parti politique largement majoritaire au Parlement.

Pour tous ceux qui ne connaîtraient pas encore cet homme avide de pouvoir, sans limite ni partage, le portail d'information bosniaque BH INFO rappelle que cet Erdoğan en mauvaise herbe, occupa, aux pires heures du nationalisme serbe, quelques-uns des plus hauts postes ministériels, dont celui en 1999 (sous l’ère Milošević et alors que la guerre faisait rage au Kosovo), de Ministre de l’Information, pivot zélé, à l’époque, de la propagande guerrière. C’est à ce titre, peu glorieux, que le jeune mais déjà redoutable Vučić était, en effet, chargé de museler, sans état d’âme, mais avec une main de fer, les médias et avec eux tous les intellectuels récalcitrants, opposés au régime en place. Et puis, en fin tacticien mais surtout en bon opportuniste qu’il est, l'homme a su tourner casaque pour renier, juste à temps (avant de se voir lui aussi inculpé de complicité de crimes de guerre en Bosnie comme au Kosovo) ses vieilles convictions idéologiques, au premier rang desquelles le nationalisme grand serbe.

Et c'est également en fin tacticien, qu'après une campagne éclair de trois semaines, monopolisant les médias face à une opposition éclatée, l'homme a été élu dès le premier tour du scrutin avec plus de 55 % des voix, contre à peine 16% pour le candidat de la société civile arrivé en deuxième position. Un résultat, évidemment, difficilement crédible. Dès le lendemain de cet « exploit » électoral, les accusations de fraude se sont mises à pleuvoir. Un résultat sans doute facilité, par ailleurs, par une participation électorale de 55% seulement. Ce qui signifie que près de la moitié des Serbes, en réalité, ont boycotté les élections. Et en ce sens, ce résultat, pour démocratique qu'il soit en apparence, apparaît d'autant plus funeste aux yeux du peuple serbe qui, depuis 16 jours maintenant, manifeste. La jeunesse, en particulier, qui bien souvent ne vote plus et trimbale sa désillusion de scrutin en scrutin, a trouvé le chemin de la rue. À Belgrade, notamment, raconte le correspondant du TEMPS, le cortège a spontanément repris le parcours des manifestations anti-Milošević des années 1990. Et c'est ainsi que chaque soir, à 18 heures, dans le pays tout entier, ils sont des milliers à battre le pavé. « Cela fait quinze ans que la Serbie n’avait pas connu un tel élan démocratique », se réjouit d'ailleurs Jovan, un retraité de 76 ans, interrogé dans les colonnes du COURRIER DES BALKANS. Lui n’a pas manqué une seule des manifestations, depuis le 3 avril dernier. Et « tant que mes jambes peuvent marcher, dit-il, je resterai dans la rue avec les jeunes. » Dans les cortèges, ont fait du bruit pour se faire entendre « contre la dictature ». L’ambiance est plutôt bon enfant. On se moque même avec ironie des attaques du pouvoir. De nombreux badges « la jeunesse droguée » ornent les vestes des manifestants, allusion aux déclarations de certains parlementaires du parti au pouvoir qui accuse le mouvement populaire de n’être formé que de toxicomanes.

Et face à cette mobilisation d’une ampleur inédite, Aleksandar Vučić, lui, s'enferme dans le mutisme. Il se contente de répéter qu’il n’a « rien contre les manifestations », du moins « tant qu’elles se déroulent pacifiquement ». Mieux, il s’agirait selon lui d’un « vrai signe de démocratie ». Evidemment, l'homme a bien compris que ces manifestations peuvent bien durer des mois, sans leaders elles s'essouffleront. Et de fait, depuis 15 jours, aucun organisateur n'a encore véritablement émergé, aucune figure de proue n'est apparu. Rien à craindre non plus du côté de Bruxelles. Là, c'est le silence radio. Pas le moindre commentaire, alors que la Serbie est, officiellement, candidate à l’adhésion depuis 2014. Il faut dire, rappelle le quotidien de Belgrade BLIC, que Vučić, bien qu’ancien ultra et nationaliste, a bénéficié du soutien de la chancelière allemande Angela Merkel, mais aussi du président du Conseil européen Donald Tusk, au prétexte que l'homme était alors considéré comme garant de la stabilité dans les Balkans depuis son repositionnement au centre droit pro-européen. En d'autres termes, bien que l'élection de ce maître absolu soit absolument dévastatrice pour le développement de la très fragile démocratie serbe (même Slobodan Milošević n'avait pas autant de pouvoir qu’Aleksandar Vučić, précise DER STANDARD), la grande différence, aujourd’hui, c’est que Vučić a le soutien de l’Ouest. Et aussi de l'Est, puisque Vladimir Poutine l’avait, également, désigné avant les élections comme un facteur stabilisateur et misé sur sa candidature.

Quoi qu'il en soit, le ras-le-bol des Serbes déborde désormais le simple mécontentement post-électoral. Ainsi que l'explique un jeune étudiant dans les colonnes du journal KURIR, repéré par le Courrier International, le résultat de l’élection présidentielle n’est qu’un prétexte aujourd'hui pour exprimer le mécontentement qui couve depuis des années. « Cela n’a rien à voir, au fond, avec la politique, mais avec notre vie à tous. C’est l’honneur que nous défendons dans la rue et non le pouvoir. Et tous ceux qui nous demandent encore pourquoi nous manifestons, vous devriez avoir honte, vous qui avez mis la tête dans le sable pendant vingt-sept ans dans cette Serbie pathétique. Aux uns le pouvoir, aux autres l’honneur ! Voilà le but de notre contestation ».

Reste, conclue de son côté le quotidien DELO, que la victoire de Vučić devrait surtout être un avertissement pour nous tous. En clair, lorsqu'un chef de gouvernement vend chaque jour des fables de progrès économique dont ses proches sont les seuls à profiter, et que le citoyen lambda voit, par ailleurs, ses conditions de vie se dégrader, il serait peut-être bien d'aller voter.

Par Thomas CLUZEL

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