LE DIRECT
Un ours en peluche dans les débris d'une maison près d'Alep

La Syrie, une salle de torture

5 min
À retrouver dans l'émission

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Tandis que le ciel syrien est encombré par les avions du régime, mais aussi de la Russie, de la Turquie et de la coalition internationale, le pays n’en finit plus de compter ses morts.

Un ours en peluche dans les débris d'une maison près d'Alep
Un ours en peluche dans les débris d'une maison près d'Alep Crédits : JOSEPH EID - AFP

1858. C’était son nom. Du moins, celui qu'on lui avait attribué dans les centres de détention du régime de Bachar el-Assad. Là-bas, son identité se résumait à un chiffre. Aujourd’hui, Mazen al-Hamada a retrouvé sa véritable identité. Et témoigner de l'horreur de la guerre est presque devenu sa seule raison d’être. Le regard sombre, des mains aux longs doigts qui accompagnent ses mots, ce Syrien de 39 ans s'est confié au journal LE TEMPS : « Mon devoir moral, dit-il, est de faire entendre les voix de mes amis, restés prisonniers de la dictature de Bachar el-Assad. » Cette semaine, à Genève, à l'occasion du Festival du film international sur les droits humains, Mazen, debout, devant une audience de 400 personnes et comme soutenu par une force invisible, a donc de nouveau raconté son destin tragique. Son témoignage, qu’il livre désormais à travers l’Europe toute entière, le confronte, à chaque fois, à un calvaire qui aura duré deux ans et sept mois.

Tout a commencé en mars 2011, lors de ce que l'on appelle encore aujourd'hui le Printemps syrien. Avec ses fragrances enivrantes, il devait précéder un été rayonnant de liberté. Au lieu de cela, il annoncera l'hiver et la guerre. A l'époque, Mazen avait un emploi bien payé, auprès de la société de technologie pétrolière Schlumberger, pour laquelle il travaillait depuis des années. Sur son téléphone portable, d'ailleurs, il montre des photos de lui en combinaison bleue, près d’un derrick de forage. Mais comme des dizaines de milliers d'autres Syriens, sa soif de démocratie le poussera à descendre dans la rue. Et le 24 avril il est arrêté, une première fois, par les services de sécurité pour son antipatriotisme. On le relâche. Un an plus tard, il a rendez-vous dans un café avec une femme médecin, à laquelle il est censé remettre des doses de lait pour bébés. Des hommes inconnus déboulent et l’embarquent dans une voiture.

Emmené avec ses neveux qui, eux, ne survivront pas, il est d’emblée roué de coups de pieds et de bâtons. Bâillonné, il ne voit pas ses bourreaux. Transféré à l’aéroport militaire, près de Damas, il passera deux semaines dans une cellule de 5 mètres sur 5, en compagnie de 50 codétenus. Et puis ses conditions de détention s’aggravent. Dans un espace de 13 mètres de long, il cohabite cette fois-ci avec 170 détenus, tous portant pour seule tenue un caleçon. A tour de rôle, deux personnes restent debout pendant deux heures pour laisser les autres s’asseoir. Sur une feuille de papier, Mazen dessine la porte de sa cellule, qui laisse à peine entrer de l’air. «Tous les jours, dit-il, deux personnes mouraient d’asphyxie. Mal nourris, sales, nous étions en train de manger quand ils nous aspergeaient avec de l’eau en plein repas. L’eau stagnait ensuite pendant des jours. Nous n’avions le droit d’aller aux toilettes que toutes les douze heures, avec un garde et nous y allions par dix, à raison d’une minute chacun.» Quand Mazen est emmené dans une unité dédiée aux interrogatoires, on le somme d’avouer qu’il serait un trafiquant d’armes. Il refuse. On lui brise les côtes, puis on l’attache avec des menottes. Suspendu à 40 cm du sol, il a l’impression que ces mains vont être sectionnées. On le brûle avec des barres métalliques chauffées à blanc. Il résiste. Et puis l’insoutenable. Que je ne vous raconterai pas. Sous la contrainte, il livrera des adieux et sera finalement libéré. Il quittera ensuite son pays par la Turquie, avant de prendre la mer pour la Grèce et rejoindre les Pays-Bas, via l’Italie et la France. Aujourd’hui, Mazen partage ses informations avec les justices européennes, un badge de la révolution syrienne épinglé à son pull.

Cette semaine, à Genève précise le HURRIYET DAILY NEWS, le Haut-Commissaire des Nations unies pour les droits de l'homme a déclaré : « D'une certaine façon, la totalité de la Syrie est devenue aujourd'hui une chambre de torture, un lieu d'horreur et d'injustice absolue. » Selon l'Observatoire syrien des droits de l'Homme, depuis le début du conflit, au moins 60.000 personnes seraient mortes sous la torture ou à cause des conditions de détention dans les prisons du régime.

On ne le dira jamais assez, au risque de lasser ou de vous indisposer, ce conflit qui est entré cette semaine dans sa septième année est un immense raz de marée de sang et d'atrocités. Le pays n'en finit plus de compter ses morts. Mercredi, un double attentat non revendiqué a fait 32 morts à Damas. Le même jour, dans la ville d'Idleb, tenue par des rebelles et des djihadistes, au moins 25 civils (dont 14 enfants) ont péri dans des raids vraisemblablement russes. Enfin, hier, des frappes ont été menées sur une mosquée dans l'ouest de la province d'Alep, à l'heure de la prière. 42 personnes, en majorité des civils ont été tuées et une centaine d'autres blessées, dans des raids non identifiés. Ce matin, THE NEW YORK TIMES précise que les forces américaines ont reconnu avoir effectué une frappe dans le nord du pays, contre Al-Qaïda, mais nie avoir délibérément visé la mosquée.

Quoi qu'il en soit, six ans après le début de la guerre, on ne peut que constater aujourd'hui la complexité des rapports entre les participants à ce conflit. Des groupes rebelles et des djihadistes se battent contre les forces du régime syrien, chaque partie étant soutenue par des groupes régionaux, impliquant des puissances internationales, sur un territoire de plus en plus morcelé. Une configuration, écrit L'ORIENT LE JOUR, qui complique toute tentative de négociations pour trouver une issue politique à ce conflit, qui a déjà fait plus de 320 000 morts et plus de 12 millions de déplacés. Les pourparlers de Genève, eux, doivent reprendre la semaine prochaine. Mais sans réel espoir de paix.

Interviewé dans les colonnes du FINANCIAL TIMES, Hassan, 9 ans, qui a fui la Syrie avec sa mère, après avoir perdu son père et sa sœur, s’égare dans ses pensées. « Je rêve souvent d’un oiseau, très grand, plus grand que moi, dit-il, et qui pourrait m’emmener loin. Je rêve que je peux voler et partir d’ici, à travers les airs, à toute allure. »

Par Thomas CLUZEL

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......