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La Turquie au bord de l'explosion.

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : entre censure et guerre civile, la Turquie au bord de l’explosion.
Un selfie et c’est fini
L'homme qui se prend lui-même en photo porte une chemise bleue et une cravate rouge. Il ose un sourire au coin des lèvres, aussi subtil que la Joconde et lance face à l'objectif son regard de séducteur qu'il croit, sans doute, ravageur. Cet homme n'est autre que le président turc Erdoğan. Et tandis qu'il se prend en photo, derrière lui, on devine un cercueil, celui d'un soldat turc tué par les rebelles kurdes. Ce qui, en réalité, n'est rien d'autre qu'un photomontage devait faire la Une du dernier numéro du magazine d'actualité turc

. Mais c'était là sans compter la susceptibilité des autorités. Et c'est ainsi qu'hier la police a donc perquisitionné le siège du journal.
La Une censurée de Nokta
La Une censurée de Nokta

Les policiers se sont présentés une première fois vers 1h30 du matin. Et ayant trouvé le bâtiment vide, elles y sont revenues à 8h30. Aussitôt, les exemplaires du magazine ont été saisis. Le quotidien HÜRRIYET a d'ailleurs publié depuis la copie de la décision du parquet d'Istanbul, ordonnant la perquisition du journal, de même que la saisie de son dernier numéro et le blocage de son compte Twitter pour, je cite, "insulte au président" et "propagande terroriste". Enfin dans l'après-midi, les policiers sont revenus une troisième fois pour procéder, cette fois-ci, à l'interpellation du directeur de la publication.

Et d'ailleurs, tout en fustigeant la réaction disproportionnée des autorités, certains journalistes critiquent cette Une qui, selon eux, ne correspond pas aux codes déontologiques du journalisme.
C'est le cas en particulier d'une journaliste opposée pourtant au parti au pouvoir mais qui dans un

juge que montrer ainsi une réalité avec une couverture manipulée affaiblit la réalité elle-même. C'est pour cela, dit-elle, que je n'ai pas aimé la Une de NOKTA. Avant de préciser toutefois : mais cela ne justifie pas l'intervention de la police.

De son côté, le journal incriminé a concédé dans une déclaration sur son site Internet que sa couverture pouvait être jugée dure, perturbante et même cruelle, mais là encore, ce ne sont pas des crimes pour un media, simplement une forme d'expression. Et la rédaction de NOKTA de préciser qu'elle s'est inspirée en réalité d'un autre photomontage, publié en 2013 dans le journal de Londres THE GUARDIAN, montrant l'ex-Premier ministre britannique Tony Blair prenant un "selfie" devant le panache de fumée noire d'une explosion, pendant la guerre en Irak.

Photo Op by kennardphillipps at Catalyst: Contemporary Art and War exhibition at IWM North
Photo Op by kennardphillipps at Catalyst: Contemporary Art and War exhibition at IWM North Crédits : kennardphillipps - Reuters

Mais pourquoi avoir pris ce photomontage en modèle ? Parce que de la même manière que le journal britannique entendait par là dénoncer la responsabilité de Tony Blair dans l'invasion de l'Irak, le magazine turc entendait lui illustrer les critiques de nombreux détracteurs du chef de l'Etat, qui l'accusent aujourd'hui d'exploiter les affrontements entre l'armée et les rebelles du Parti kurde PKK, pour remporter les élections législatives du 1er novembre.

Et de fait, à quelques semaines seulement du scrutin, la situation semble dégénérer chaque jour un peu plus.
Depuis que le cessez-le-feu entre le PKK et Ankara a volé en éclats au mois de juillet, plus de 100 policiers et soldats ont été tués, ainsi que des centaines de combattants séparatistes. Et le journal HÜRRIYET, en particulier, de revenir sur l’origine de cette escalade de la violence, qui s’est installée dans le pays après le scrutin législatif du 7 juin dernier, dont les résultats ont montré un recul du Parti au pouvoir. Or deux mois plus tard, le président Erdoğan appelait à de nouvelles élections anticipées, pour corriger en somme l'"erreur" du 7 juin, avec ce calcul : la reprise des hostilités avec le PKK pourrait, en effet, inciter certains électeurs à opter pour un gouvernement fort. Ou dit autrement, la peur instaurée par une campagne de terreur pousserait les électeurs à choisir le parti d'Erdoğan pour gouverner le pays.

People carry the flag-draped coffins of police officers Fehmi Sahin and Ali Koc, two of the 14 police officers who were killed d
People carry the flag-draped coffins of police officers Fehmi Sahin and Ali Koc, two of the 14 police officers who were killed d Crédits : Urnit Bektas - Reuters

Mais est-ce que les votants seront réellement convaincus que c’est l'AKP qui ramènera la stabilité dans le pays ? Cela n’est peut-être qu’un mauvais calcul, écrit l'éditorialiste. Et d’alerter : Ce que le président Erdoğan et son parti l’AKP devraient craindre, ce n’est pas la menace brandie par le PKK ou même l'organisation Etat islamique, ou encore la détérioration de l’économie. Non ce qu’ils devraient craindre, c’est la solidité de l’esprit démocratique de la société turque, qui ne veut pas être gouvernée par un parti unique, ni être sous les ordres d’un seul homme.

Quoi qu'il en soit, la décision hier des autorités de retirer le magazine de la vente ne fait, elle, qu'aggraver le bilan déjà inquiétant de la Turquie en matière de liberté d'expression.
De nombreux journalistes sont aujourd'hui poursuivis devant la justice pour « insulte » au président. Mardi dernier encore, le journal HÜRRIYET, accusé d’être hostile au pouvoir a été pris d’assaut par une centaine de partisans du chef de l’Etat. Plus grave: dans son éditorial de mercredi, un chroniqueur du journal STAR pro-gouvernemental a même menacé de mort un confrère du journal HÜRRIYET. « C’est parce que nous avons été cléments que tu es encore en vie », a-t-il osé écrire. Enfin l'hebdomadaire CUMHURIYET a lui fait savoir hier que l'accès à son site avait été bloqué par les fournisseurs internet.

Pour toutes ces raisons, le journal de Berlin DIE WELT se dit aujourd'hui pessimiste, voire alarmiste. Le président turc Erdoğan risque une guerre civile, dit-il, pour gagner les élections du 1er novembre. Une situation que le quotidien résume lui en une seule image : Imaginez un grand baril de poudre posé dans le Bosphore, voilà la Turquie aujourd'hui.

Par Thomas CLUZEL

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